A 71 ans, Ian McEwan ne cesse de surprendre. L’écrivain britannique ne perd rien de son originalité romanesque, de sa fraîcheur narrative et de sa soif d’exploration de la vie intime et de la conscience. Il le prouve une fois encore avec Une Machine comme moi, vivifiante réflexion sur l’intelligence artificielle et ses conséquences sur l’humain, mêlée d’uchronie sociopolitique et de fable scientifique. Un essai ardu? Non, un roman rétrofuturiste centré sur un ménage à trois entre un homme, une femme et un androïde.

Faut-il reconnaître l’humanité de la machine? Une machine douée de conscience, est-ce possible? Ian McEwan interroge notre futur avec des robots qui nous ressembleraient à s’y méprendre. Mais première facétie, il renvoie le lecteur dans un passé reconstruit.

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Rien à voir donc avec une science-fiction projetée en 2084. Nous sommes en 1982 en Grande-Bretagne, à Londres, dans un quartier sud de la City. Les Anglais perdent la guerre des Malouines, sous le choc et en pleine crise économique et sociale, le pays est en ébullition; la première ministre Margaret Thatcher n’est pas réélue et se fait déloger par un jeune travailliste qui veut sortir de l’Union européenne; la France est présidée par le communiste Georges Marchais; les Beatles sont de nouveau au complet et le «père» de l’informatique, le mathématicien et cryptologue Alan Turing (1912-1954), est toujours en vie.

Acheter un humain synthétique

Grâce à ce dernier, les recherches sur l’intelligence artificielle (IA) ont fait des progrès fulgurants. A tel point qu’une société privée lance sur le marché 25 androïdes dotés de l’IA la plus perfectionnée qui soit, 13 Eve et 12 Adam. La version féminine étant très vite épuisée, Charlie Friend, trentenaire, ex-avocat fiscaliste et boursicoteur, doit se contenter d’acheter un exemplaire masculin pour plus de 100 000 livres. Passionné d’ultra-technologie et ayant écrit un livre sur l’IA, Charlie ne pouvait pas laisser passer l’acquisition d’un humain synthétique.

Adam sait tout faire: converser, réfléchir, lire (Shakespeare en une nuit), écrire (des poèmes), bricoler, boursicoter, ressentir et aimer. Deuxième facétie de l’auteur, le paramétrage initial de l’androïde se fera pour moitié par Charlie et pour moitié par sa voisine du dessus, Miranda, étudiante de 22 ans, dont il est amoureux et avec qui il se mettra en couple. Troisième facétie, leur ménage à trois démarre sur une énigme, spécialité de l’écrivain.

Alors qu’il vient de faire des recherches accélérées sur Miranda, le robot met en garde Charlie au sujet de son amie: «menteuse et malveillante». Ce qui n’empêchera pas Adam de tomber à son tour amoureux de la jeune fille et même de coucher une fois avec elle, laquelle dira, pour rassurer Charlie: «Il a autant de conscience qu’un vibromasseur.»

Néo-choc des civilisations

Malgré quelques jalousies et tensions, le trio vit en bonne entente dans sa bulle domestique, indifférent au contexte politique et social en pleine mutation. Jusqu’au jour où, comme souvent dans les romans de Ian McEwan, tout dévisse. Adam a été «conçu pour la bienveillance et la vérité», programmé pour refuser toute forme de mensonge, de cynisme ou de vengeance. C’est un néo-choc des civilisations: la perfection de l’intelligence artificielle versus l’imperfection du cœur humain. Sans faire le procès ni de l’un ni de l’autre, l’écrivain expose la cohabitation compliquée voire impossible entre l’androïde sain et parfait et l’humain malsain et plein de défauts.

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Par cette incompatibilité relationnelle et existentielle, l’auteur de L’Enfant volé, d’Amsterdam, d’Expiation ou de Samedi questionne à la fois les limites de l’IA et la complexité de la condition humaine. Entre subtilité et subversion, le roman foisonne de réflexions éthiques, sociales et politiques, distillant avec humour une myriade d’aphorismes. Il y a aussi des passages pertinents sur l’incompréhension de l’univers des enfants et la notion de jeu de la part des robots, d’autres encore sur la littérature qui pourrait disparaître au profit de la simplicité et de la clarté des haïkus.

Une Machine comme moi renvoie les humains à leurs contradictions face au bien et au mal. Jusqu’au désespoir des robots naïfs, qui «ne pouvaient pas nous comprendre, parce que nous ne nous comprenons pas nous-mêmes […] Si nous ne connaissions pas notre propre esprit, comment avons-nous pu concevoir le leur et nous attendre à ce qu’ils soient heureux parmi nous», confie à la fin Alan Turing à Charlie. Ou comment la machine ne comprendra jamais le côté autodestructeur de l’humain, son incapacité à construire un monde meilleur.


Roman

Ian McEwan

«Une Machine comme moi»

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par France Camus-Pichon

Gallimard, 400 p.