Cette exposition-là est visionnaire à plus d'un titre. La Belgique s'y dévoile dans ses projections imaginaires, et son concepteur, le Suisse Harald Szeemann, celui qui l'a ruminée pendant des années, n'aura pas pu la voir. Exposition mentale autant que réelle, donc, puisque, depuis deux mois, c'est de Suisse, de son lit d'hôpital – à coups de téléphone et de plans du musée annotés et expédiés vers la capitale belge – qu'il composait cette Belgique visionnaire.

Harald Szeemann travaillait sur l'exposition depuis deux ans et, lorsque les œuvres ont commencé à arriver, l'équipe, privée du concepteur, s'est retrouvée face à un gigantesque puzzle: 500 objets à exposer dans 26 salles. A l'occasion du 175e anniversaire du pays, l'exposition aurait dû débuter le 18 février. Mais Harald Szeemann s'est éteint ce jour-là (LT du 21.02.2005). La Belgique visionnaire vient pourtant, deux semaines plus tard, d'ouvrir ses portes à Bruxelles.

Rire de soi, jeter un regard moqueur et même loufoque sur soi-même, est une qualité belge essentielle que le commissaire s'est délecté à mettre en scène. Ses choix – qui suscitent complicités, rires, écœurements parfois pour réveiller tout à coup des émerveillements enfantins – disent qu'il se sentait lui-même d'une grande proximité avec cet aspect réjouissant de l'âme belge.

Le directeur du musée, Paul Dujardin, évoque ce lien: cette Belgique «intimement liée» à Harald Szeemann, ce «demi-siècle de vécu» et d'échanges que l'exposition raconte. Car Harald Szeemann était un hôte régulier des Belges, dont il a partagé certaines aventures artistiques comme le festival de cinéma «EXPRMNTL» de Knokke-le-Zoute. La Belgique, au même titre que l'Autriche (Austria im Rosennetz, 1996) ou la Suisse (La Suisse visionnaire, 1991), était, pour lui, le troisième et dernier pays «visionnaire».

Le visiteur guette la part d'autoportrait dans ce miroir tendu à la Belgique, «pays de collectionneurs, de commissaires d'exposition et de directeurs de musées excentriques», disait Harald Szeemann. Son portrait trône au centre de la salle-autel tapissée de coupures de presse et d'objets multiples, imaginée par l'artiste béninois Georges Adéagbo; œuvre exotique qui fait écho aux crocodiles de Panamarenko qui ouvrent l'exposition. Questions sur la colonisation où un panneau peint, choisi par l'artiste africain, proclame: «L'œuvre belge au Congo est essentiellement missionnaire.» Plus loin, c'est un diplôme absurde, décerné au Suisse par Johan van Geluwe, collecteur de nains de jardin et de médailles.

Ces visions belges font se côtoyer funèbre et cocasse. Un monde de danses macabres – incarné par James Ensor ou Michel de Ghelderode qui sont là, tandis que les anciens, Bosch ou Bruegel planent, invisibles. Une pierre (tombale?) – Dernière Pierre de Belgique de Luc Deleu – et un carrousel – qui tourne un jour dans un sens, un jour dans l'autre – signé Carsten Höller trônent dans la première salle. Enterrons tout de suite la Belgique, semble proposer Harald Szeemann, pour mieux voir ce qu'il en reste.

Ayant trouvé ses épitaphes – «Don't eat belgian chocolate», dit une autre pierre (tombale) en chocolat, de Rainer Ganahl – la Belgique exhumée sous sa forme visionnaire peut renaître. Et proliférer même, au fil des salles, avec une vitalité de plus en plus débordante. Elle explore dans ses œuvres, et parfois ses rebuts, son histoire, sa préhistoire, ses fantasmes, son espace, sa météo et ses humeurs, au sens le plus organique du terme.

Potache musée du slip; merveilleuse salle remplie de brouillard «belge» – noir, jaune et rouge – conçue par Ann Veronica Janssens; mélancolique maquette de la Maison du peuple, détruite, de Victor Horta; terrifiantes sculptures évoquant d'étranges crucifiés mous de Berlinde De Bruyckere; ou encore cette, très technique, Cloaca ou machine à faire de la merde de Wim Delvoye. De l'art ou du cochon?, interrogent, muets, les porcins tatoués du même Delvoye.

Au sortir de ce carrousel «belgo-szeemannien» (peut-être tourne-t-il d'ailleurs parfois dans l'autre sens) – qui fait défiler Hergé, Magritte, Alechinsky, Wouters, Spilliaert et beaucoup d'autres –, il faut bien s'avouer submergé par cette débordante Belgique visionnaire… Saisi aussi par la force du regard de Harald Szeemann qui finit par contaminer le réel. On retrouve les rues de Bruxelles battues par le crachin avec leurs improbables chocs architecturaux et ces papiers en forme de cœur que des anonymes ont collés sur les feux rouges pour la Saint-Valentin, avec cette impression de cheminer encore dans les visions de l'étonnant commissaire.

La Belgique visionnaire, c'est arrivé près de chez nous. Palais des beaux-arts (23, rue Ravenstein, Bruxelles, tél. 00322/507 84 44). Ma-di 10-18 h jusqu'au 15 mai. http://www.bozar.be

Hommage à Harald Szeemann. Au Centre culturel suisse de Paris (18, rue des Francs-Bourgeois) le ve 18 mars à 19 h, avec projection du film documentaire Quand les Attitudes deviennent formes (1969, 30 min) de Marlène Belilos et des personnalités du monde de l'art.