cinéma

Des «Misérables» qui déchirent

Le fameux «musical» inspiré de Victor Hugo est enfin devenu un film. En prenant le risque de faire chanter ses comédiens en direct, Tom Hooper s’expose. Nos deux spécialistes Norbert Creutz et Antoine Duplan ne sont pas d’accord sur la valeur du film

Une réunion d’astres

Plus de trente ans après sa composition par deux Français, vingt-cinq après son triomphe surprise dans le monde anglo-saxon, à Londres puis à Broadway, et vingt après la première annonce d’une adaptation réalisée par Alan Parker ou Bruce Beresford, voici la comédie musicale Les Misérables enfin devenue un film! Que l’on apprécie ou non l’œuvre de Claude-Michel Schönberg (musique) et Alain Boublil (livret, révisé en anglais par Herbert Kretzmer), voilà donc une anomalie corrigée. Tombés dans l’escarcelle de Tom Hooper, ci-devant réalisateur de télévision un peu vite oscarisé pour Le Discours d’un roi, on craignait surtout des Miz (leur surnom affectueux) timides. Surprise, ils sont hardis – au risque d’indisposer les puristes.

Tout à l’émotion

Le pari du réalisateur? Se focaliser sur les performances, en engageant de solides comédiens de cinéma et en les laissant chanter «en direct», ni doublés ni réenregistrés. Cadrés de surcroît au plus serré, avec un minimum de plans larges ou de grands angulaires pour planter le décor (tout de même impressionnant), le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat, même inégal, tranche avec tout ce qu’on a l’habitude de voir sur les écrans!

Après un moment d’hésitation devant le premier face-à-face entre le forçat Valjean et son gardien Javert au bagne de Toulon, un choix s’impose: soit on s’énerve des nombreuses imperfections, soit on se laisse emporter par ce flot ininterrompu de chansons (plus de 50) interprétées d’une manière hautement émotionnelle.

Menée par Hugh Jackman, excellent ténor dramatique, toute la distribution finit par épater – y compris l’injustement moqué Russell Crowe. Son registre vocal est limité? Comme le cœur et l’imagination de l’homme de loi Javert. Et qui campe donc l’évêque? Nul autre que Colm Wilkinson, qui créa le rôle de Val­jean sur scène! Quant à la musique imparable de Schönberg (pas Arnold, l’autre), c’est un plaisir que de la découvrir arrangée par l’experte Anne Dudley (d’Art of Noise).

Certes, les imposants Misérables de Victor Hugo se trouvent ici réduits à une suite de tableaux. Mais c’est la loi du genre, plus proche de l’opéra que du feuilleton télé. Et ce qui reste, à savoir un beau mélodrame à base d’injustice et d’obsession, de rêves brisés et d’amour contrarié, de sacrifice et de rédemption sur fond de Restauration et de révolution s’avère idéal pour ce type de spectacle. Les Miz? Osez, vous ne serez pas floués. (Norbert Creutz)

Un vrai désastre

Pierre d’angle des lettres françaises, Les Misérables est un livre sublime, dont les personnages, Jean Valjean, Cosette, Javert, Thénardier, ont depuis longtemps échappé à leur auteur pour vivre dans l’imaginaire collectif. Le triomphe mondial du musical tiré de l’œuvre doit sans doute plus au génie de Hugo, à la puissance de son inspiration et de son humanisme, qu’à la musique, à la fois atonale et emphatique, et au livret simpliste – «La liberté enfin Quel goût étrange», mugit Jean Valjean en sortant du bagne…

Opéra hollywoodien

L’idée de porter ce succès de Broadway à l’écran achoppe sur l’insurmontable difficulté de l’opéra filmé. Les tableaux peuvent être impressionnants sur scène, mais les cadrages trop serrés montrent davantage les convulsions de la luette des vocalistes que la grandeur de leur âme. Problème supplémentaire, des comédiens bankable ont remplacé les chanteurs professionnels. Le ténor nasillard de Hugh Jackman (Jean Valjean), le baryton d’ours enchifrené de Russell Crowe (Javert) font pitié. Les mouvements de foule relèvent d’une esthétique de réalisme socialiste revu par Hollywood. Des figurants exaltés brandissent des drapeaux tricolores en criant «Vive le Fronce!»

Ces Miz se partagent entre bluettes soporifiques (Marius et Cosette), aria pathétique (Fantine), intermède burlesque (les Thénardier). Les tempêtes se déchaînent sous le crâne de Javert. Sur le bord d’un toit, puis sur le parapet du pont de 80 mètres d’où il va sauter dans les cataractes de la Seine, le flic acharné observe les étoiles innombrables du ciel et s’étonne de leur soudaine noirceur. Or Javert se suicide parce que la grâce vient de fracturer ses certitudes de fonctionnaire, non parce que les astres s’occluent. Cette grandiloquence cosmique est un contresens.

Lorsque Jean Valjean rend l’âme, Hugo évoque la possibilité d’un ange dans l’ombre. Le musical déplace la scène dans un couvent (plus près de toi Mon Dieu…) et opte pour un grand finale évangéliste. Monseigneur Myriel, l’homme d’Eglise qui jadis tendit la main au réprouvé, rit comme un bienheureux dans la lumière blanche. Le Très-Haut est juste derrière au sein d’un éblouissement que soulignent mille violons extatiques. (Antoine Duplan)

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