Cinéma 

«Les Misérables», en France, aujourd’hui

COMPÉTITION. Grandi en Seine-Saint-Denis, Ladj Ly filme la banlieue depuis ses plus jeunes années. Cette expérience garantit la puissance de son magistral premier long métrage de fiction placé sous l’autorité morale de Victor Hugo

Quand Notre-Dame brûle, quand les misérables défilent en «gilets jaunes», c’est auprès de Victor Hugo que l’on cherche du réconfort. Venu du Mali, Ladj Ly est né en 1980 à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, là où Jean Valjean rencontre Cosette. Son film n’est pas une adaptation de l’illustre roman, juste un aggiornamento témoignant de l’âpreté de la vie contemporaine dans certaines banlieues parisiennes. Et la ligne de démarcation entre le bien et le mal s’avère plus floue qu’au temps de l’inspecteur Javert.

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On découvre la tension quotidienne à travers les yeux de Stéphane, un policier de Cherbourg qui vient d’intégrer la brigade anti-criminalité. Avec ses coéquipiers, Chris et Gwada, il fait une première journée de patrouille. Par-delà les embrouilles routinières, un fait divers ébranle la cité: un gamin a volé un lionceau dans un cirque. Les propriétaires de l’animal, des Gitans pas commodes, sont prêts à tout casser. Au moment d’arrêter le voleur, la patrouille est violemment prise à partie par les kids du voisinage et Issa prend un tir de flash-ball en pleine figure. Ce qui rend la bavure explosive c’est que Buzz a tout filmé du haut des toits avec son drone. Si la vidéo circule, l’émeute est garantie.

Jungle urbaine

Ladj Ly arpente un territoire connu. A Montfermeil, il a peint une fresque avec son ami JR, tourné des clips, des courts métrages. Activiste de la vidéo, il filme en 2008 des policiers qui tabassent un jeune du quartier et balance cette bombe à la télévision. Ce fait divers est au cœur incandescent des Misérables.

Présenté en compétition, le premier long métrage de fiction de Ladj Ly est sans doute le meilleur film jamais réalisé sur la banlieue française. Chaque personnage – flic abusif, gavroches énervés, racailles diverses, Frères musulmans, maire dépassé – sonne juste. On ressent les frustrations, la colère, le désespoir, la sagesse aussi. Aucune caricature, aucun cliché, aucun manichéisme, aucune leçon de morale n’est à déplorer. Cette plongée dans la jungle urbaine ne dénonce pas les gens mais le système. Elle se termine sur un moment suspendu entre embrasement et apaisement qu’il appartient à chacun de méditer.

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