Littérature

«Les Misérables», ou l’épopée de la conscience humaine

Le chef-d’œuvre de Victor Hugo reparaît dans la Pléiade dans une version dépoussiérée, mais avec sa charge politique et poétique intacte. Retour sur ce sommet de la littérature populaire

Le livre phare de Victor Hugo, publié en 1862, reparaît dans une nouvelle version, plus fidèle à celle que souhaitait l’écrivain. Adorée par Rimbaud, détestée par Baudelaire, l’œuvre «monstre» suscite à chaque époque passions et critiques. L’histoire du forçat Jean Valjean, du long chemin qui le mène de la misère à la rédemption, constitue l’une des œuvres majeures de la littérature mondiale. Retrouvons, sur papier bible, les aventures de Fantine, Cosette, Gavroche, Javert ou Thénardier, que Hugo a su si bien entremêler aux événements historiques du XIXe siècle, entre la bataille de Waterloo et les barricades de l’insurrection républicaine de Paris, en juin 1832. Eclairage avec le professeur Henri Scepi, qui a établi cette édition critique avec la collaboration de Dominique Moncond’huy.

Le Temps: On est frappé par le gigantisme des «Misérables», publié en dix volumes du 30 mars au 30 juin 1862. Dans votre introduction, vous parlez d’une «œuvre siècle». Hugo lui-même qualifiait son livre de «montagne»… Est-ce qu’on est vraiment en présence d’un roman?

Henri Scepi: Oui, dans le sens que donnaient au roman les romantiques allemands: une forme totalisante, l’accomplissement de la poésie moderne. Hugo a assimilé les grandes propositions esthétiques venues de l’horizon allemand… Cette idée était déjà en germe dans les années 1830-1832, au moment où il écrit et publie Notre-Dame de Paris. Elle va faire son chemin, l’accompagner tout au long des années 1840. En 1860, lorsqu’il reprend l’écriture des Misérables, pendant son exil sur l’île de Guernesey, il décide de donner au texte une ampleur et une étendue à la fois volumétrique, affective et intellectuelle qui soit à la mesure d’une vision totalisante de l’histoire de l’humanité.

A-t-on affaire à un romancier ou à un poète démiurge?

Les Misérables est un «livre monstre» dont les contours échappent à toute raison, se dérobent à toutes mesures. Cette idée rejoint celle de la création chez Hugo, qui et de l’ordre du titanesque. Même dans ses personnages, il y a des poussées qui vont dans ce sens: Jean Valjean, par exemple, est une sorte de titan. A l’époque, on pouvait percevoir cela comme la manifestation d’un imaginaire originé aux sources de la poésie, tourné vers le fond archaïque et affectif dont est censé s’occuper la parole poétique.

La mission que le poète s’est attribuée est «d’exhausser» les hommes, de les rendre meilleurs, de leur faire comprendre que la bonté est la valeur suprême, de réhabiliter les parias et les humiliés. La bonté, pour Hugo, c’est Dieu? Son livre est-il religieux?

Hugo disait qu’il ne pouvait y avoir de démocratie sans religion. La religion est là pour nous consoler, nous dit-il. Le poète et la poésie sont là pour faire cette synthèse. Dieu ou la bonté sont deux mots pour désigner une même exigence. Hugo veut remodeler l’homme à partir de cette exigence, qui est au cœur des Misérables. On lui a assez reproché d’avoir écrit un livre sur la bonté, la charité, la générosité et d’être idéaliste. «Semer l’idéal et l’impossible, c’est semer la fureur sacrée de la déception dans les masses», écrit Lamartine en 1862. D’autres lui reprochent de vouloir moraliser les lecteurs, alors que l’ambition de Hugo a toujours été d’éduquer, mais au sens le plus noble, d’élever le peuple à la conscience de soi. Il voulait prendre en compte la densité de l’infini, tout ce qui fait que l’homme ne se définit pas seulement et uniquement comme être historique, mais aussi comme être chimérique, c’est-à-dire portant en lui des illusions, des désirs, des rêves…

Est-ce une œuvre progressiste?

Le grand combat épique que le livre met en scène, c’est celui qui se joue entre la fatalité et la liberté. Un combat contre ceux qui pensent que nous sommes prédestinés, que les miséreux sont voués à vivre dans la misère et à subir une souffrance éternelle. Pour Hugo, il appartient à l’écrivain de modifier cela, d’ordonner des fictions susceptibles d’engendrer chez le lecteur un travail sur soi pour essayer d’aller vers une meilleure perception de ce qu’est le bien collectif. Ce discours, en 1862, pouvait paraître rétrograde. Il reprenait, en les remodelant, les grandes thèses du socialisme égalitaire des années 1830-1840, la grande utopie sociale. On a voulu voir là un message un peu passéiste. Pourtant, c’est bien un livre progressiste, parce qu’il est destiné à susciter le progrès en chacun de ses lecteurs.

C’est sa capacité à créer des allégories qui explique le succès du roman, le fait qu’il continue d’irriguer notre imaginaire?

Il n’y a aucun doute là-dessus. Nous avons affaire à une écriture qui n’est pas fermée. Le nom propre des personnages est devenu un qualifiant dans le langage courant, qui permet de désigner une réalité quotidienne. Ainsi, on parle d’une Cosette, d’un Gavroche, d’un Javert… Un Thénardier est devenu l’allégorie du pire des salauds. C’est tout le paradoxe de Hugo: être dans la généralité et en même temps conférer à ses personnages une force d’incarnation très manifeste. C’est une des marques de son génie. Cela peut expliquer le succès de ce roman, quelles que soient les époques, les sociétés ou les cultures. Rappelons que c’est l’un des livres les plus lus en Asie. Je vais souvent au Japon et peux constater qu’il est très apprécié. Il est lu, en traduction et en version abrégée, par les écoliers. Le mythe, c’est aussi cela: ce qui nous permet de nous entendre, de nous comprendre, à distance, à partir de quelques références simples.

Quelles sont les scènes les plus mémorables du livre, selon vous?

La mort de Fantine, avec Jean Valjean au pied de son lit qui lui demande pour ainsi dire de le bénir. Et la scène où Jean Valjean va chercher Cosette à Montfermeil, la veille de Noël. Sans oublier la mort de Gavroche au pied de la barricade. En mourant, Gavroche chante, il «bouffonne» la mort, dirait Baudelaire. Il joue avec les balles… C’est une scène très belle, sobre. Dans ces moments-là, tout bascule et les personnages se révèlent.

Dans les mêmes années, Flaubert élabore le roman moderne. «Madame Bovary» paraît en 1857. N’assiste-ton pas à un combat entre deux visions de la modernité, Hugo d’un côté, Flaubert de l’autre?

La lecture des Misérables fera bondir Flaubert, qui considérait que ce livre ne correspondait pas à ce qu’il attendait d’un roman, à savoir une forme réfléchie, intériorisée, qui devait organiser la quasi-disparition du narrateur ou de l’auteur, se donner pour mission d’enregistrer les faits observables, à commencer par ceux qui touchent directement l’univers social. Alors que, dans Les Misérables, Hugo est présent partout, s’adressant sans cesse au lecteur. L’auteur, dans sa vision totalisante du monde, suffit à tout. Dans son exil, Hugo se sent investi d’une mission quasi divine, qui consiste à rappeler aux hommes où se trouve la voie du Bien.

«Les Misérables» était déjà entré dans la prestigieuse collection de la Pléiade en 1951. Pourquoi cette nouvelle édition en 2018?

Depuis la précédente édition de Marcel Allem, qui avait fait un travail remarquable, beaucoup de recherches ont été menées par des universitaires éminents, notamment en génétique. Nous devions tenir compte de ces apports. Nous avons veillé à reprendre toutes les demandes de corrections que Hugo avait formulées auprès de l’éditeur Lacroix et que celui-ci n’avait pas respectées, faute de temps, ou par négligence. Rassurez-vous, nous n’avons que légèrement modifié le texte. Ce sont des détails, notamment de ponctuation. Chaque fois que nous avions des doutes, nous sommes revenus au manuscrit de Hugo. Enfin, nous avons confronté l’édition originale avec les suivantes, que l’auteur avait également revues. Il a fallu comparer pour rendre ce texte à peu près conforme à la volonté de l’écrivain.

Qu’est-ce que «Les Misérables» a à nous dire aujourd’hui?

C’est une sorte d’album d’images mythologiques que l’on peut à loisir appliquer à nos situations et à nos circonstances actuelles. C’est cela, la littérature vivante. Un grand livre populaire est un livre vivant parmi les hommes, il devient un mode de communication nouveau. Il est susceptible de changer, sinon la réalité, du moins le rapport que nous entretenons avec le réel. Les Misérables fait partie des livres, assez rares, qui ont cette force, cette capacité d’ébranlement, de transformation de notre rapport au monde.

Comment faut-il le lire?

Non pas comme un élément patrimonial figé, un monument, mais au contraire comme un tissu d’échos vivants, de vibrations qui nous obligent à écouter, à aller de l’avant, à méditer, et à parler avec Hugo. Au-delà du temps et des circonstances, la question de la misère dans nos sociétés et dans le monde n’est pas réglée, hélas, nous le savons bien. La question de l’injustice faite aux uns et aux autres en raison de leur statut social, de leur appartenance, non plus. La démocratie a progressé, bien sûr, mais elle n’est pas toujours suffisante. Le livre de Hugo est là pour nous rappeler que la démocratie doit être continuée, c’est un idéal d’égalité, de liberté, non encore atteint. C’est ce qui fait que son roman est actuel: nous avons besoin de ce trésor d’utopie pour vivre.


Victor Hugo, «Les Misérables», nouvelle édition établie par Henri Scepi, avec la collaboration de Dominique Moncond’huy, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1824 pages.

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