« Musicien d’exception, héros national, première superstar du tiers-monde, figure mythique: les superlatifs et les louanges se bousculent au portillon dès qu’il s’agit d’évoquer le souvenir de Bob Marley, décédé il y a tout juste dix ans aujourd’hui ([…] à l’âge de 36 ans). Ajoutez à cela des rééditions, un album d’inédits et une avalanche de festivals dédiés à sa mémoire. C’est que depuis dix ans, le reggae se cherche un nouveau chef de file et un second souffle.

«Do the Reggae»: on est en 1968 et les Jamaïcains de Toots and the Maytals font un tabac dans leur île avec ce titre présenté comme une invitation à une nouvelle danse. Toots ne jure que par Otis Redding et en Jamaïque, la musique d’alors est un chaleureux croisement entre la soul américaine et les racines africaines de ses habitants. On joue du ska, du rock steady ou du reggae, et les groupes vocaux glissent toujours quelques tubes des Etats-Unis sur leurs disques.

C’est ainsi que démarre Bob Marley sans grand succès en 1961. Il est né sur l’île un 6 février 1945, et l’exemple américain des Impressions le pousse à créer un véritable groupe avec des copains musiciens de Trenchtown, sa misérable banlieue. Les Wailers sont nés, le succès est immédiat. Climat d’arnaque oblige, les quatre-vingt mille copies vendues de Simmer Down ne rapportent cependant pas un sou au groupe. Il faut savoir qu’en Jamaïque, la musique est alors l’affaire des seuls producteurs; les droits d’auteur, connaît pas. D’autres désillusions du même type vont dissoudre puis reformer les Wailing Wailers et inciter un Marley devenu méfiant à créer sa propre maison de disques, Tuff Gong. […]

Il faudra la reprise du «I shot The Sheriff» par Eric Clapton en 1974 pour que Bob Marley et le reggae obtiennent le succès international. La suite passe par les hit-parades, l’analyse du phénomène culturel et une forme de messianisme. […] Bob Marley dépasse alors la simple dimension musicale pour devenir un porte-parole du monde noir. Il réussit à réconcilier (temporairement) une Jamaïque minée par les meurtres politiques, attire les foules dans le monde entier (cinquante mille spectateurs à Paris en 1980).

[…] Mais un soir le chanteur s’écroule sur scène, épuisé et malade. On diagnostique un cancer. C’est chez sa mère à Miami, quasi seul, qu’il décède le 11 mai 1981.

Depuis, ses idéaux de paix et d’amour se sont dilués dans de terribles querelles d’héritage où sa femme et chanteuse, Rita Marley, se montre plutôt âpre au gain. Bon nombre de musiciens dont le Wailer Peter Tosh sont morts assassinés et le reggae se cherche un phare pour sortir du purgatoire. […] De plus, les valeurs rasta se perdent: dernier courant à la mode, croisement de reggae et de rap, le raggamuffin s’intéresse plus aux prouesses sexuelles qu’à l’émancipation de l’Afrique…»