Musique

Mises à l’écart, les artistes femmes se révoltent contre les festivals

Sur scène et en coulisses, les hommes sont plus nombreux à être représentés dans la musique. Mais les initiatives se multiplient pour réformer le système en profondeur

Sur la scène de la salle communale d’Onex, Danitsa, figure léonine du hip-hop genevois, déploie son hymne dance hall et libertaire en bondissant. Elle partage l’affiche avec Flèche Love, dont les rages, lyriques ou crachées, puisent dans la plaie ouverte d’une expérience sexiste traumatisante. C’est la soirée de clôture des Créatives, et le menu est à l’image de l’ambition du festival: proposer une programmation entièrement dédiée aux artistes femmes tout en thématisant, par des rencontres et des débats, les questions liées aux discriminations de genre.

Les quotas sont une chose, mais il faut prendre le problème à la base en donnant des conditions de création aux femmes.

La Gale, rappeuse

Au lendemain de sa 13e édition et en dépit d’une année marquée par l’ouragan Weinstein et le raz-de-marée #MeToo, la pertinence d’une manifestation 100% féminine ne faiblit pas. «Dans l’industrie musicale, les femmes touchent moins de subventions que les hommes, donc elles font des projets moins ambitieux, donc elles reçoivent moins de prix, donc elles sont moins mises en avant. Leur place est minoritaire», déplorent Anne-Claire Adet et Dominique Rovini, codirectrices des Créatives.

Lire aussi notre éditorial: Les choix paresseux des festivals suisses

Une chaîne implacable de mise à l’écart, d’autant plus difficile à combattre qu’elle a des racines multiples. Si les femmes étudient la musique, elles en font rarement un métier. Parce qu’elles manquent d’exemples pour se lancer, parce que la maternité est souvent mal adaptée au rythme des tournées. Parce que le milieu, coopté par les hommes, leur offre peu d’opportunités…

Paléo aux deux tiers masculin

La Suisse n’a encore jamais mené d’étude nationale sur la représentation des femmes dans la musique. C’est dire si le sujet préoccupe. Mais les programmations des principaux festivals parlent d’elles-mêmes. Au Paléo, cet été, sur la totalité des groupes ou artistes programmés, les deux tiers sont exclusivement masculins. Ce déséquilibre n’est pas une exception nationale. A Coachella, en Californie, Beyoncé était la seule artiste femme en tête d’affiche. En France, fin 2017, la contrebassiste Joëlle Léandre dénonçait dans une lettre ouverte l’absence de nominées aux Victoires du jazz: «Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader […]? Mais où en est-on?»

A Londres, la chanteuse Lily Allen s’est amusée à rayer tous les hommes du programme du Wireless Festival du mois de juillet à Londres. Le résultat est une page quasi blanche (trois femmes sur 37 artistes ou groupes). «Nous avons le pouvoir de modifier cette culture qui ne nous représente pas correctement […] Travaillons ensemble, femmes et hommes, pour créer un environnement de travail plus sûr, assurer une égalité des salaires et rendre cette industrie accessible à toutes les femmes», martelait récemment la chanteuse Janelle Monáe sur la scène des Grammy Awards.

Problème venu du jazz

Des colères fertiles: depuis février 2018, 85 événements musicaux se sont engagés à atteindre la parité dans leur programmation et leurs équipes d’ici à 2022. La Suisse n’a qu’un nom sur la liste, le B-Sides Festival, manifestation lucernoise qui fait déjà de la mixité une priorité depuis plusieurs années.

Le jazz est une musique ancrée dans des décennies de patriarcat américain. On traîne un demi-siècle de discrimination, mais c’est à nous, programmateurs, de faire changer les choses

Arnaud Di Clemente, directeur artistique du Bee-Flat, à Berne

Ailleurs, la question des quotas divise. Pour Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz Festival, «les quotas sont intenables sur un festival comme Montreux». Pour l’édition 2018, sur les 112 concerts annoncés de la programmation payante, 79 groupes ne comptent pas de femmes (ou alors des choristes ponctuelles) dans leurs formations. Un chiffre que le festival s’efforce de compenser sur les scènes gratuites.

«Nous proposons 48 soirées différentes et chacune doit trouver son public, précise Mathieu Jaton. Je ne peux pas me permettre de prendre une artiste trop peu connue pour remplir la salle. L’année dernière, il y avait une dizaine de femmes à l’Auditorium Stravinski. Cette année, c’est le rock qui domine. Nous sommes conditionnés par les artistes qui sont sur la route à ce moment-là.»

On aimerait un monde parfait où ces mesures seraient inutiles, mais il faut penser realpolitik: sans quotas, pas d’égalité.

Anne-Claire Adet et Dominique Rovini, codirectrices des Créatives

Un raisonnement dicté par les réalités du marché et propre aux contraintes des calendriers compressés des festivals. Arnaud Di Clemente est directeur artistique du Bee-Flat, à Berne. Il agende une septantaine de concerts par année et soutient le principe des quotas: «Au début, j’étais contre. Comme tout le monde, je privilégiais la qualité. J’ai compris que c’est un affreux argument. La qualité est dans les deux camps. Aujourd’hui, j’essaie d’avoir au moins une femme dans la moitié des projets. Mais c’est surtout grâce aux musiques du monde et aux musiques actuelles que je remplis mes objectifs. Le problème vient du jazz, les femmes y sont trop peu nombreuses. C’est une musique ancrée dans des décennies de patriarcat américain. On traîne un demi-siècle de discrimination, mais c’est à nous, programmateurs, de faire changer les choses.»

Ethiquement, on peut discuter le fait de sélectionner des gens pour qui ils sont davantage que pour ce qu’ils font. Les directrices des Créatives désamorcent ce dilemme avec pragmatisme: «On aimerait un monde parfait où ces mesures seraient inutiles, mais il faut penser realpolitik: sans quotas, pas d’égalité. Donc c’est moralement discutable et concrètement incontournable.»

Du côté des artistes aussi, la discrimination positive achoppe. Pour la rappeuse lausannoise La Gale, «il y a un côté condescendant dans ce système qui me gêne. Je ne peux pas m’empêcher de me demander sur quel critère on me choisit. Les quotas sont une chose, mais il faut prendre le problème à la base en donnant des conditions de création aux femmes.»

La non-mixité pour démarrer

«A la base», loin des feux de la rampe, la relève s’organise et se démène pour redistribuer les chances et encourager les femmes suisses à faire carrière dans la musique.

Fondé en 2008, le centre de coordination HelvetiaRockt compte près de 600 membres dans sa base de données: instrumentistes, techniciennes, productrices, elles profitent d’un réseau élargi pour augmenter leurs opportunités. En marge de l’accompagnement professionnel, l’association multiplie les interventions sur le terrain pour réformer les mentalités.

En Suisse, les adolescentes ont désormais accès à des songwriting camps, à des initiations aux logiciels de composition assistée par ordinateur et à des portes ouvertes dans les écoles, un endroit idéal pour se trouver des figures tutélaires: «Si les parents disent aux petites filles qu’elles doivent être calmes et gentilles, comment voulez-vous qu’elles prennent une guitare électrique ou qu’elles s’assoient à la batterie?» tempête Manuela Jutzi, cheffe de projet des Female Bandworkshops.

Un an d’encadrement

Depuis 2013, elle égrène les écoles et placarde les murs de la ville pour monter des groupes de musiciennes de moins de 25 ans. Coaching, ateliers d’écriture, sessions d’enregistrement, concerts, un an d’encadrement au terme duquel elles sortent équipées pour percer. La Gale fait partie des mentors: «La non-mixité choisie créée un cadre qui leur permet de démarrer dans un environnement serein. Malheureusement, ce sont des contextes qu’on doit encore s’arracher, car il faut bien avouer que le processus de création n’est pas le même quand on est la seule fille au milieu de dix mecs.»

Sisters, le dernier clip de Flèche Love, est entièrement réalisé par et avec des femmes. L’appel à l’entraide et à la solidarité est un motif récurrent de son travail, le chant d’une blessure connue. De son côté, Danitsa exprime parfois son exaspération à être sans cesse ramenée à son statut de femme dans le milieu viril du rap. Des rengaines qui dureront aussi longtemps que le monde musical restera éloigné de la parité.


Harcèlement sexuel: éduquer plutôt qu’isoler

Quatre viols et 23 agressions sexuelles en 2017. Un bilan cauchemardesque qui a contraint le festival Bravalla à annuler sa prochaine édition. En Suède, l’insécurité des femmes dans les événements musicaux et festifs atteint un niveau critique. A tel point que la première manifestation réservée à un public féminin ou non binaire aura lieu cet été.

En Suisse, la situation ne justifie pas de mesures aussi drastiques, mais laisse encore à désirer. Une étude lausannoise révèle que 75% des femmes ont déjà été victimes de harcèlement. Après la rue et les parcs, les boîtes de nuit, les bars et les salles de concert arrivent en deuxième position sur la liste des lieux à risque. Soucieuse d’assainir le monde du clubbing et des musiques actuelles, Albane Schlechten et Dominique Rovini ont créé le label We Can Dance It.

Formations ciblées

Elles interviennent directement auprès des établissements en proposant des formations ciblées pour accompagner la transition vers une mixité totale des artistes et des métiers, de la programmation au bar en passant par les équipes techniques. Avant de gérer son public, il faut pouvoir montrer l’exemple. «Parfois, c’est la notion même de sexisme qui n’est pas claire, expliquent Albane Schlechten et Dominique Rovini. Tout le monde ne place pas les limites au même endroit. En identifiant les problèmes récurrents, nous donnons les outils nécessaires pour que les établissements puissent les adapter à leurs besoins et à leur tour s’engager auprès de leur public.»

La Gravière, Decibell, le Zoo, Voisins (Genève), le Romandie (Lausanne) et la Case à Chocs (Neuchâtel) ont déjà signé leur charte et sont parés pour répondre aux manifestations de sexisme. «Le label We Can Dance It indique qu’on ne peut pas se comporter dans ces soirées comme on le ferait ailleurs. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de problème, mais la problématique est prise en compte: on peut se sentir légitime pour solliciter de l’aide ou signaler un problème.» A quand le boycott des établissements réfractaires?


En chiffres

Etudiants à l'HEMU (Haute Ecole de musique, Lausanne): hommes 52,85%/femmes 47,15%.

Montreux, personnel engagé pour le festival: femmes 718/hommes 617.

30%: c’est la proportion de femmes dans la musique visée par HelvetiaRockt.

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