Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause. A rousseur égale, Miss Sloane réactive le programme de la femme de ménage mise en scène par Michel Audiard en 1970. Elle boit un occasionnel drink dans un cocktail, elle ne fume pas car l’action se situe dans la période hygiéniste de l’Amérique contemporaine, elle ne drague pas car un coup de fil à une agence d’escort-boys suffit à combler les appétits charnels. Quant à causer, elle cause! Une logorrhée à haut débit d’arguties juridiques (la différence légale entre un gâteau et un biscuit), de statistiques chiffrées, d’argumentaires spécieux, de sarcasmes cruels, de pointes dévalorisant les subalternes et raillant les supérieurs.

Elizabeth Sloane (Jessica Chastain qui après Zero Dark Thrirty démontre qu’elle est à l’aise dans la peau des battantes) est la plus redoutable des lobbystes, une «power broker» susceptible de manipuler l’opinion dans des affaires politiques et financières. Au sommet de sa gloire et de sa réputation, elle est approchée à la fois par le lobby des armes et leurs adversaires pour mener campagne. Par orgueil plus que par idéalisme, elle relève le défi le plus difficile: attaquer le Deuxième amendement qui autorise le port d’armes.

«Médaille d’or des pirouettes éthiques», miss Sloane se lance dans la bataille. Elle travaille vingt heures par jour, se sustente dans un boui-boui thaïlandais, carbure aux amphétamines. Elle est sans scrupule. Tous les moyens sont bons pour atteindre ses objectifs et tant pis pour la casse humaine. Elle outrepasse ses droits. L’hybris la mène au tribunal.

Rousse et livide

Se pencher sur les dessous du trafic d’influence et des tractations politiques qui se trament dans les coulisses du pouvoir est une excellente idée, en phase avec l’époque déréglée que nous vivons et susceptible de démontrer les limites de la démocratie américaine. Et le thème des armes feux pose un enjeu moral capital. Malheureusement Miss Sloane part dans tous les sens. A la fois portrait de femme, thriller économico-politique, film de prétoire, l’affaire s’avère épuisante. On cherche la télécommande pour arrêter ce flux trépidant d’information et réfléchir, revenir en arrière pour essayer de comprendre.

Venu de Portsmouth, Grande-Bretagne, John Madden a privilégié des sujets poussant la britannité à l’extrême, tels La Dame de Windsor, consacré à la reine Victoria, ou Shakespeare in Love, tout un programme, et même jusqu’au gâtisme comme le démontrent les vieux buveurs de thé d’Indian Palace. Le réalisateur a dû se faire violence pour entrer dans le moule du thriller politique à l’américaine. Il avait un atout d’une incommensurable valeur: la superbe Jessica Chastain. Rousse et livide, tendue comme un ressort, à la limite de la folie, elle est formidable.

Aux Etats-Unis, la sortie de Miss Sloane au début de l’année s’est soldée par un échec, que certains observateurs attribuent à son sujet, qui révulse les défenseurs du deuxième amendement. La National Rifle Association a d’ailleurs posté sur son site des articles attaquant vivement le film.


** Miss Sloane, de John Madden (Etats-Unis, 2016) avec Jessica Chastain, Mark Strong, John Lithgow, Sam Waterston, 2h12