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Mix & Remix est décédé

Le meilleur dessinateur du monde s’est éteint à l’âge de 58 ans, des suites d’un cancer. Issu de la mouvance punk, grandi dans l’underground lausannois, cet humoriste infatigable a déridé la moitié de la planète. Il avait notamment travaillé pour «L’Hebdo»

«Sa lutte déterminée contre un cancer du pancréas a pris fin hier soir en début de soirée», écrit sa famille «avec une immense tristesse». Mix & Remix a collaboré à «L’Hebdo» de 1987 à 2012, avant de rejoindre le «Matin Dimanche». Il a aussi dessiné pour l’émission «Infrarouge» sur la RTS, le «Courrier international» et l'«Internazionale» en Italie ainsi que pour «Siné Hebdo».

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Au commencement est une baleine. Celle que Philippe Becquelin, à l’âge de 3 ans, dessina sur son petit tableau noir. Ce Léviathan de craie, cette bouche d’ombre épouvantait si fort le bambin qu'il n'osait plus rentrer dans sa chambre. Sa mère a dû effacer l’œuvre, en gourmandant son idiot de fils: «C'est juste un dessin! Et c'est toi qui l'as fait».

Philippe Becquelin est né à Saint-Maurice, le 6 avril 1958. Son père, mécanicien à l'usine électrique de Lavey, aurait aimé être dessinateur. A défaut d'avoir pu suivre cette voie, il ramène «Spirou», «Tintin», «Pilote» à la maison pour le plus grand bonheur de Philippe et de ses deux sœurs. Comme il n'y a pas la télévision, les enfants dessinent tout le temps. Philippe aime «Lucky Luke», l'absurde selon Gotlib, le graphisme simple des «Peanuts». Il vénère le «Concombre masqué», de Nikita Mandryka.

Journal de l'école

Sous le nom de Nicleb, Philippe illustre le journal de l'école, «Le Potin», (tirage: 800 exemplaires, ventes: 800 exemplaires, élèves du collège: 800) dans lequel le jeune Daniel Rausis fait ses premières armes. Après une scolarité plutôt orientée sur la cancrerie, puis des études interrompues de graphisme à Sion, le jeune Agaunois débarque à Lausanne.

Aux Beaux-Arts, il rencontre Dominique, une belle Pulliérane, atterrie là parce qu'elle dessinait «assez bien». Ils ne se sépareront plus. Expulsé de l'Ecole pour rock attitude prononcée, le couple y revient par la porte de derrière et décroche tant bien que mal son diplôme. C’est en binôme qu’ils se présentent à «L’Hebdo» pour un stage de graphisme, en 1984.

Il a sonné l’heure

A l’époque, Lausanne bougeait enfin. La Dolce Vita ouvre ses portes. A travers des danses macabres se réclamant du néo-expressionnisme berlinois, Philippe et Dominique définissent l'esthétique de cette vague culturelle sous le sigle Mix & Remix. Ce pseudonyme intrigant se réfère à la musique; il souligne aussi les bricolages, collages et recollages auxquels ils s'adonnent à quatre mains. Dominique laisse bientôt sa moitié voler de ses propres ailes. Promue «autorité morale», elle porte un jugement parfois sévère sur le travail de son conjoint.

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Dans l’effervescence de la Dolce Vita, Mix & Remix réalise des affiches de concerts, des flyers, des étiquettes de vin… Sur des scénarios de Pierre-Jean Crittin, programmateur du cabaret rock lausannois, Mix propose à «L'Hebdo» un strip hebdomadaire, les «Histoires mécaniques», qui mettent en scène des robots emblématiques de l'ultramoderne solitude.

Pour faire bouillir la marmite à côté de ses activités artistiques, Mix travaille comme magasinier ou imprime des T-shirts. Lausanne étant la dernière ville à perpétuer la tradition médiévale du guet, il décroche le job le plus pittoresque du monde: veilleur à la cathédrale. Chaque soir, le dessinateur crie aux quatre point cardinaux «Il a sonné l'heure!» Ainsi celui qui veille de nuit sur le sommeil des citoyens est le même qui, le jour venu, réveille les consciences avec ses petits mickeys.

Agitateur graphique, Frédéric Pajak estime dès les années 80 que «Mix & Remix est le meilleur. Le seul dessinateur romand à avoir un langage». Les deux artistes travaillent de concert, participent à d'innombrables aventures éditoriales («Voir», «Good Boy»...), montent des expos. Le dimanche soir, Pajak monte retrouver Mix dans sa guérite du beffroi. Ensemble, ils font les illustrations de «L'Eternité-hebdomadaire». Sous l'influence de Pajak, Mix se dirige vers le dessin satirique.

Gros pifs

Au milieu des années 90, Mix renoue avec les gros nez de l’école franco-belge pour créer son homme universel, une créature insectoïde à pattes grêles et rostre volumineux qui fait la gueule. Comment les gros pifs ont-ils supplanté les squelettes? Ou, pour reprendre ses mots, comment passe-t-on «du Septième Sceau aux Rois du Gag? Je l'ignore. Ces putains de gros pifs, je trouvais ça vulgaire, horrible. Et puis tout à coup, ils étaient là… En dessinant des robots, je suis arrivé assez rapidement à cette stylisation. Quand j’ai commencé à faire du dessin satirique, il fallait que ce soit des êtres humains. J’ai juste mis une tête humaine avec un nez sur ces corps de robots, sur ces pattes. C’est vraiment des gadgets, pas de la vraie caricature».

Frédéric Pajak souligne que Mix ne recourt jamais à «la caricature ordinaire, besogneuse et stéréotypée». Il va «à l’essentiel. Par le dessin, mais aussi par l’idée. Quelques traits, quelques mots, jamais les uns sans les autres. L’idée, chez lui, n’est pas emberlificotée. Elle n’est jamais démagogique. Elle ne flatte pas le conformisme.»

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La révolution graphique marque un changement de tonalité. Aux divagations drolatiques des «Histoires Mécaniques» succède la fameuse «Petite Semaine» de Mix & Remix, des gags sur l'actualité qui font mouche avec une efficacité redoutable. En trois coups de crayon, le ci-devant peintre rock parvient à décortiquer les conjonctures les plus complexes. Le no future des années de formation nourrit une pensée subversive. Il fait feu de tout bois: gauche-droite, riches-pauvres, crapauds-colombes, pacifistes-militaires, il n'y en a pas un pour sauver l'autre... Sous son apparente désinvolture, le dessinateur s'intéresse à tout et démontre un exceptionnel talent de vulgarisation amusante. Son nihilisme amusant séduit tout le monde.

Gags à deux balles

Grandi dans un environnement culturel où le catholicisme pèse lourd, Mix pense qu'il doit à ses origines son «esprit de contrariété prononcé. Les Valaisans disent facilement noir quand les autres disent blanc». Pierre-Jean Crittin est le premier étonné du succès de son vieux copain. «Peut-être a-t-il pareillement décollé parce qu'il ne vient pas de la même planète que les autres dessinateurs de presse. Je crois qu'il a conservé un rapport au rock. Une chanson de trois minutes pour raconter une histoire: ses dessins procèdent de la même démarche. Ce sont des hits, ils sont catchy. Mix est au dessin ce que les Ramones sont à la musique».

A côté du dessin d’actualité, Mix perpétue une tradition comique avec ce qu’il appelle ses «gags à deux balles». Frappées au coin de l’absurde, ces histoires d’hommes des cavernes et de Martiens, d’îles désertes, de clowns et de fous renvoient à l’enfance de la BD et nourrissent 1er Degré, publication papier éphémère, pérenne sur le web. On y trouve celle de l’escargot qui a arrêté la coke ou ce dialogue contemporain renversant: - Tu filmes ton oreille? - Non je téléphone...

Au cours de la dernière décennie, Mix se démultiplie. Parallèlement à L'Hebdo, il collabore à Blick, Vibrations, Le Courrier International, Lire, L’Express, Siné Mensuel, Courrier International, Spirou... Il illustre en direct Infrarouge à la télévision. Il dessine pour l'Administration des impôts, le Centre social protestant, la Loterie romande, les manuels scolaires... Il produit jusqu’à dix dessins par jour, d’une qualité égale. Le meilleur de son travail est rassemblé dans Gags, Regags, Le Mix et Dessins politiques (Les Cahiers Dessinés). En 2013, coup de tonnerre dans la presse: le dessinateur quitte L’Hebdo pour rejoindre le Matin-Dimanche.

Si l'on suggère à l'ex-fer de lance de l'underground lausannois qu'il est devenu une institution, il ricane: «L'underground mène à tout à condition d'en sortir. En fait, je ne me suis jamais senti le fer de lance de quoi que ce soit. Tu es underground parce que l'underground t'engage. Si dans les années 80 la BCV avait voulu des squelettes, je n'aurais pas été underground»…

Derniers riffs

Au début de l’année, Philippe Becquelin, qui souffrait de douleurs dorsales, a été diagnostiqué d’un cancer du pancréas. Mix a disparu de l’espace public. On l’a recroisé, amaigri mais toujours rigolard, au festival BD-Fil, au Palais de Rumine où il recevait le prix du rayonnement de la Fondation vaudoise pour la culture. A la fin de l’été, profitant d’un regain d’énergie, il ouvrait une lucarne en page 2 du «Matin Dimanche».

L’autre jour, l’Espace Richterbuxtorf, à Lausanne, vernissait «Venus pour rire», l’exposition conjointe de Mix & Remix et de Louiza, sa fille. Le père trempe son pinceau dans l’encre la plus noire pour renouer avec le geste paléolithique de ses débuts. Il est difficile de dissocier ces œuvres puissantes de son état de santé. Par exemple «Joyeuses Pâques»: unies par des filaments, deux figures ovoïdes, l’une chétive et jaune, l’autre forte, rouge et colère, semblent symboliser le lien entre l’être et la tumeur. Pour le galeriste Gilles Richter, ces derniers traits arrachés par Mix à la nuit sont comme l’accord brutal et définitif qu’un vieux rocker plaque sur sa guitare. La comparaison est parfaite. D’ultimes griffures, fortes comme le riff de «London Calling». Trente ans de rock'n’roll dans les pognes...

La foule des grands soirs se pressait à Richterbuxtorf. Il y avait là ceux qui, au XXe siècle, faisaient «L’Hebdo» et la Dolce Vita, «Vibrations» et «Good Boy», et même Philippe Geluck, passé en voisin bruxellois. Mix est arrivé plus tard. Il s’est assis au fond, souffle court. Les amis allaient le saluer comme on rend hommage à un astre qui s'éteint. La semaine suivante, Philippe Becquelin entrait à l’hôpital. Il s’est éteint lundi soir.

La bouche d’ombre de la terrible baleine griffée sur un tableau noir en 1961 a fini par engloutir Mix, le seul à même de rendre le sourire à l’époque.


«Le meilleur dessinateur de presse de la planète»

Mix & Remix faisait l’unanimité auprès du public, de ses collègues et des professionnels

Mix, c'est le meilleur, c'est le plus grand», décrète sans ambages Blaise Duc, gérant de la Dolce Vita, aujourd’hui directeur du département Design & Promotion RTS. Zep et Siné lui font écho: il est simplement le «meilleur dessinateur d’humour de la planète». Avant de devenir directeur éditorial chez Casterman, Benoît Mouchart dirigeait le Festival d’Angoulême. Il y a organisé en 2005 une petite exposition Mix & Remix plébiscitée par les professionnels. Tous ont salué «le talent d'humoriste coup de poignard, mais aussi le dessin beaucoup plus sophistiqué, plus élaboré que ne le laisse supposer son apparente simplicité». Jean-Pierre Coutaz qui, à la même époque, organisait une vaste rétrospective à Saint-Maurice voit en Mix «un descendant de Munch et d'Ensor».

A la tête du «Courrier International», Odile Conseil a développé avec ses collègues «la théorie des trois R: un bon dessin de presse doit faire Rire, Réfléchir et Réagir. Les dessins de Mix, on les adore, parce qu'ils font toujours rire, ce qui n'est pas le cas avec ceux des autres». Face à une situation tragique, le premier réflexe des dessinateurs est de ne pas chercher à faire rire, mais de recourir plutôt au symbolique, alors que Mix fait «un dessin drôle, évidemment sans faire appel à un rire sordide. Il se différencie de autres par sa drôlerie incroyable. Il ne se départit jamais de ce principe: aller chercher le truc marrant. Sur certains sujets, on les voit venir de loin, les dessinateurs. Mix, il réussit toujours à aller ailleurs.»

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