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Mix & Remix, une décennie héroïque

«Dessins politiques» compile dix ans d’activités dans la presse. Un formidable tour de carrousel avec DSK, des djihadistes, des chômeurs, des hommes des cavernes et des Martiens

Mix & Remix, une décennie héroïque

«Dessins politiques» compile dix ans d’activités dans la presse. Un formidable tour de carrousel avec DSK, des djihadistes, des chômeurs, des hommes des cavernes et des Martiens

«Tout est politique!» affirmait Mai 68. Même la préhistoire, précise Mix & Remix. Sur la couverture de Dessins politiques, il associe à l’attaché-case des leaders la massue de nos ancêtres des cavernes. Anachronisme, choc symbolique, trois coups de plume rappellent que la violence des âges farouches s’est transmise jusqu’au capitalisme sauvage d’aujourd’hui. Simplicité du trait, pertinence de l’observation, invitation à la réflexion amusée, Mix est prodigieux.

Après Gags (2011), Regags (2012) et Le Mix (2013), Les Cahiers dessinés consacrent un fort pavé au dessinateur lausannois. Dix ans de dessins parus dans L’Hebdo, dans Siné Mensuel et Le Matin Dimanche entre 2005 et 2015, de la mort du professeur Choron à l’attentat contre Charlie Hebdo, du plombier polonais au réfugié syrien. «J’aimerais un kilo de dessins», demande la cliente. «Il y a un peu plus, je vous le mets quand même?» répond le marchand. C’est ainsi que Mix métaphorise son activité. Pas de souci; avec lui, on aime mieux avoir trop que pas assez…

Dans sa préface, Frédéric Pajak souligne que Mix ne recourt jamais à «la caricature ordinaire, besogneuse et stéréotypée». Il va «à l’essentiel. Par le dessin, mais aussi par l’idée. Quelques traits, quelques mots, jamais les uns sans les autres. L’idée, chez lui, n’est pas emberlificotée. Elle n’est jamais démagogique. Elle ne flatte pas le conformisme.»

Quand ses collègues rendent hommage aux victimes des attentats de janvier, ils dessinent des crayons brisés et des colombes de la paix en larmes. Lui, il met en scène un dialogue entre deux dessinateurs de presse. Le premier a dessiné un crayon qui saigne, le second «une plume qui coule»… Quant à la colombe de la paix, on n’en recense qu’une seule, en piteux état: elle est passée dans le réacteur d’un avion israélien. Le pilote s’étonne à juste titre: «Qu’est-ce que ce genre de volatile fait dans la région?»

Epinglant sans répit la formidable inadaptation de l’être humain à la vie, Mix a tendance à dessiner ses personnages comme des insectes: ils ont des pattes grêles et des rostres volumineux. Quelques spécificités, tifs, lunettes, trois poils au menton, permettent de les identifier au premier regard.

Ils ont pour particularité éthologique de tirer la gueule. Leur bouche s’invagine tel un siphon de lavabo. Ce sont des râleurs, des jamais contents, des Neinsager. Ils sont donc très humains.

Les sourires sont rarissimes. On ne relève guère que ceux de Bush croyant qu’il va gagner la guerre en Irak, des Iraniens admonestés par l’Europe, du rat quittant le Costa Concordia ou naturellement de la Commission européenne s’esclaffant en entendant celle du fou qui s’accroche à l’adhésion quand on enlève les bilatérales…

Héritier de l’art pariétal, Mix & Remix perpétue une tradition cartoonesque qui privilégie la simplicité graphique et les stéréotypes charmants: le Français porte la moustache et le béret, les mollahs la barbe et le turban, les prêtres sont pédophiles et le diable est rouge – il s’enfuit lorsque Margaret Thatcher arrive en enfer! C’est l’enfance de l’art, c’est l’apanage des plus grands, Bosc, Siné, Sempé… Comme dans Les Aventures de Max l’explorateur, trois traits font une pyramide qui suffit à dire l’Egypte – ou le Cervin.

Reste à habiter ce décor minimaliste d’une touche d’absurde existentiel. Métaphysique de loser, quand le lapin de Pâques est prêt à faire le Père Noël pour éviter le chômage. Raccourcis plus saisissants que bien des enquêtes sociologiques: de retour dans son sweet home, l’otage américain converti traite sa famille de «chiens d’infidèles».

L’économie vue à fleur de pavé: «Ah bon? C’était reparti?» s’étonne le Français apprenant que la croissance est stoppée. Equations surréalistes: les Chinois en France supportent mieux les fromages que les droits de l’homme. La géopolitique pour les nuls: quand on n’a pas de pétrole, on fait la guerre.

Dialogue intergénérationnel: «Je pars faire le djihad», lance l’ado. – «Ne rentre pas trop tard», lui répondent ses parents. Le couple: DSK mate Anne Sinclair qui passe l’aspirateur; «Tu m’excites», grogne cet amateur d’amours ancillaires. Plus fin, plus drôle, plus juste que le pamphlet informe d’Abel Ferrara avec Gérard Depardieu…

Au fond, l’aventure humaine n’est que verbiage, parlotte, bruit de fond, comme la mobilisation de BHL et de Benjamin Biolay contre le FN. «Bla bla bla», affirme le premier. «Tra la la», reprend le second. Les modes passent, les puissants aussi (qui se souvient des jumeaux Kaczyński qui veillaient naguère aux destinées de la Pologne?), mais le dessin reste léger.

Amateur averti de premier degré et de «gags à deux balles», Mix & Remix reconduit quelques motifs éprouvés du dessin d’humour. Après le Néandertalien de couverture, le recueil se conclut sur un gag d’extraterrestre. Trois soucoupes volantes arrivent. Un Terrien dit «J’espère qu’ils ont le même sens de l’humour que nous». Parce que si l’on ne peut plus caricaturer les Martiens, on est mal barrés…

Dessins politiques, de Mix & Remix. Préface de Frédéric Pajak. Les Cahiers dessinés, 320 p.

Mix & Remix. Lausanne. Espace Richterbuxtorf. William-Fraisse 6, du 21 mai au 20 juin. Dédicaces: 11 juin. www.richterbuxtorf.ch

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Il épingle sans répit la formidable inadaptation de l’être humain à la vie

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