Le grand écrivain chinois publie «La Dure Loi du karma», l’épopée tragicomique du district de Gaomi de 1950 à l’an 2000. Rencontre avec cet homme, à la plume prolixe et puissante qui réinvente l’histoire de Chine.

«Malgré ses cheveux clairs, ses oreilles gercées par le froid, ses petits yeux ne formant qu’une fente, sa laideur, sa vieille veste ouatinée et ses sandales de paille toutes déchirées, il n’en est pas moins un drôle de type, il aime sa patrie et s’intéresse à ce qui se passe dans le monde.» C’est ainsi que Mo Yan décrit «Mo Yan», personnage secondaire mais haut en couleur de son roman La Dure Loi du karma, que le grand écrivain chinois publie au Seuil en cette rentrée 2009.

«C’est moi et ce n’est pas moi, cela dépend des moments», s’amuse le vrai Mo Yan, un peu distant, concentré sur les questions que lui transmet en mandarin son habile traductrice, Chantal Chen-Andro. L’écrivain n’est pas en sandales de paille, mais en veste et en cravate. Diable, il est à Paris! Et c’est le moment ou jamais de «jouer les gentlemen», comme dirait son personnage de roman. Comme dans le livre, son œil se résume à une fente. Son visage est rond, impassible à première vue. Mais l’œil fendu laisse entrevoir sa malice, sa vive intelligence, son amusement un peu surpris face à l’intérêt grandissant des journalistes occidentaux. «Le Mo Yan de l’histoire est tout de même assez énervant, continue-t-il. Certains disent que j’étais comme ça quand j’étais petit: bavard, curieux, espiègle…»

Ce n’est pas la première fois que Mo Yan se met en scène dans un de ses livres. Mo Yan aime trafiquer le réel et l’imaginaire. Il adore brouiller les frontières de la fiction et de l’Histoire; de la tragédie et de la comédie. Avec lui, une cour de ferme devient une scène de théâtre avec un abricotier pour cintres, une porcherie pour coulisses et un cochon en jeune premier; tandis que les dérisoires tréteaux de la Révolution culturelle, où brayent des ânes endoctrinés, figurent le lieu tragique de l’Histoire en marche. Mo Yan est sans cesse en quête de nouvelles formes. Il multiplie les narrateurs, enchâsse les récits, fait s’entrechoquer les époques.

La Dure Loi du karma lui permet de pousser encore un peu plus loin le jeu diaboliquement malin et drôle dont il se délecte: dans ce roman-fleuve qui court du 1er janvier 1950 à l’an 2000, le héros, Ximen Nao, qui a le malheur d’être propriétaire terrien à l’heure de la victoire de Mao, est d’emblée fusillé. Ce sont ses réincarnations successives, âne, bœuf, cochon, chien, singe et finalement de nouveau humain, qui dérouleront l’épopée tragicomique d’un village chinois.

«Toutes ces métamorphoses de Ximen Nao sont une métaphore du destin des Chinois pendant ces cinquante années; le peuple a vécu un peu comme ces animaux, comme des cochons, en suivant le mouvement…», explique-t-il. «C’est de tous mes romans l’un de ceux qui a été le plus apprécié et qui s’est le mieux vendu en Chine, précise-t-il. Certains m’ont reproché de me jouer de l’histoire. Evidemment je ne suis pas d’accord, parce qu’on pourrait tout aussi bien dire que c’est l’histoire du Parti communiste elle-même qui est une farce.»

Et en effet, un peu comme Boulgakov dépeignait en plein stalinisme un Moscou livré aux diableries de ­Woland, Mo Yan réorganise, non sans tendresse et sans gravité parfois, les années héroïques et terribles du maoïsme en saga burlesque. «Je n’aime pas évoquer la souffrance par la souffrance. Quelle que soit la dimension tragique et sombre d’une époque, elle comporte toujours des moments savoureux d’humour et de joie. Plutôt que de décrire quelqu’un qui sanglote à grands flots, mieux vaut quelqu’un qui verse quelques larmes avec sourire en coin.» A quoi il ajoute que, sans leur humour, les paysans chinois n’auraient tout simplement pas survécu à ces périodes difficiles.

Mo Yan sait de quoi il parle. Il est né parmi les paysans en 1956, à l’aube du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, dans la province du Shandong, dans le district de Gaomi. Jusqu’à la mort de Mao en 1976, Mo Yan n’a pas quitté son village. C’est à l’armée chinoise, qu’il a fini par rejoindre, qu’il doit d’avoir étudié assez pour commencer à publier ses livres au milieu des années 1980. Mo Yan pense que les paysans sont au centre du monde chinois. «Si on veut vraiment comprendre la société, il faut comprendre les paysans. Parce que la Chine est un grand pays agricole et que les paysans forment la majeure partie de la population.»

Si certains de ses romans, comme Le Chantier, Le Pays de l’alcool, Le Supplice du santal, affichent un réalisme brutal qui dépeint la misère ou les dérives de la corruption jusqu’à l’écœurement, – «c’est gore», juge un lecteur perplexe – Mo Yan tire aussi de ce monde paysan tout un tissu de légendes, de croyances. Les religions populaires, le bouddhisme qu’il met en scène dans ce roman-ci et dans Quarante et un Coups de canon (Seuil, 2008), avec ses enfers et ses miracles, confère une dimension fantastique à ces textes. «Les anciens, les personnes âgées en Chine, pensent que quand on meurt, on peut se réincarner en animal. Moi j’y crois… à moitié. Quand je reviens à la campagne, oui, j’y crois. Mais à Pékin, non. Là, je n’y crois plus.»

Gaomi le hante et l’enchante. Il y retourne chaque année, dit-il. Comme son «Mo Yan» romanesque, le «Gaomi» des livres, qui revient de roman en roman, prend peu à peu des dimensions cosmiques. Sous la plume de Mo Yan, ce coin du Shandong devient un lieu mythique: «Je l’amplifie; j’en fais une hyperbole, une petite Chine en miniature. Beaucoup de ce que je décris dans mes romans n’existe pas à Gaomi, mais beaucoup de ce qui advient à Gaomi se retrouve aussi ailleurs. J’y ai même placé des éléments de mon voyage au Japon.» Pour Noël Dutrait, l’un des traducteurs réguliers de Mo Yan, cette «obsession de Gaomi», c’est un vrai piège: «Nous lui demandons tous d’y aller et on y va. On fait des banquets. On rencontre ses amis, ce qui est passionnant, essentiel. Mais il faut aussi reconnaître que sur place, il n’y a absolument rien à voir.»

Enchanter le monde, là où d’autres ne voient rien, reraconter aux Chinois leur histoire en leur offrant un nouveau point de vue, en la transformant en épopée, voilà bien le travail de l’écrivain. Cet univers puissant et vivant qui naît sous sa plume, Mo Yan l’élabore chez lui à Pékin. Il s’enferme pendant des jours et des jours, raconte Noël Dutrait. Il écrit à la main, fiévreusement. D’une traite. Sa femme, qui lui passe ses repas, l’entend grogner, s’exclamer, se récrier. Il fait un grabuge pas possible. Et puis un jour, voilà, son roman est là. Très long, de préférence – La Dure Loi du karma fait près de 750 pages –, car, explique Mo Yan, on prouve ainsi qu’on est écrivain; cela impressionne les lecteurs chinois qui, du reste, en veulent pour leur argent.

Il faut croire que le «Mo Yan» des romans, auteur prolixe lui aussi de textes imaginaires, n’est pas si loin de l’écrivain réel, puissant et capable d’ensorceler ses lecteurs: «Quand je l’ai mis au monde, raconte la mère romanesque de Mo Yan à la sœur de celui-ci, ton père a rêvé qu’un petit diable, traînant un énorme pinceau, entrait dans la pièce principale de la maison, et alors qu’on lui demandait d’où il venait, l’autre a répondu qu’il venait des enfers où il avait servi de secrétaire au roi.»

La Dure Loi du karma, trad. de Chantal Chen-Andro, Seuil, 740 p.