Sans doute y a-t-il eu hier soir, heure de Pékin, une formidable fête ou un banquet mirifique organisé dans une petite ville du Shandong dénommée Gaomi. C’est là que se trouvait Mo Yan lorsqu’il a appris qu’il recevait le Prix Nobel de littérature. C’est là qu’il est né en 1956. C’est là qu’il a vécu jusqu’en 1976, jusqu’à la mort de Mao, avant d’intégrer l’armée en 1979, de pouvoir enfin reprendre des études (il en a été quasiment privé par la Révolution culturelle) et de publier, en 1981, son premier livre.

C’est à Gaomi, aussi, qu’il a placé l’action de nombre de ses romans, dont le formidable et fleuve La Dure Loi du karma, plongée à la fois burlesque et tragique dans l’histoire de la Chine de 1949 à l’an 2000, de l’avènement de Mao à l’aube du XXIe siècle, paru au Seuil en 2009. Mo Yan, qui revient régulièrement sur les terres de son enfance bien qu’il vive à Pékin, a fait du district de Gaomi le théâtre où se jouent les histoires qu’il invente ou réinvente; histoires qui sont autant de récits emblématiques de la Chine du siècle passé et de la Chine d’aujourd’hui. «Je l’amplifie; j’en fais une hyperbole, une petite Chine en miniature», expliquait Mo Yan à propos de Gaomi, dans une interview accordée au Temps en 2009 (LT du 29.08.2009).

Noël Dutrait, spécialiste de littérature chinoise, qui avec son épouse, aujourd’hui disparue, Liliane Dutrait, est l’un des principaux traducteurs et promoteurs de Mo Yan en français, a eu la chance de se rendre à Gaomi en compagnie de l’écrivain. Ravi de ce Prix Nobel, il confirmait, hier, amusé, que la fête risquait d’être homérique – et surtout très arrosée, car c’est la coutume à Gaomi. Il témoignait que, là-bas, les amis de Mo Yan étaient nombreux à penser qu’il méritait la distinction littéraire suprême.

Les internautes chinois n’étaient pas en reste, ajoute le sinologue. Et d’expliquer que cette année, alors que la rumeur d’une attribution du Prix Nobel à Mo Yan, mis en compétition avec le Japonais Haruki Murakami, enflait, ils étaient nombreux à manifester sur le Net leur soutien à l’écrivain. «C’est la première fois qu’un écrivain de Chine populaire reçoit le Prix Nobel de littérature, explique-t-il. Cela fait longtemps qu’on attendait ça. Mo Yan va devenir un héros national.»

L’autre lauréat chinois, Gao Xing­jian, auteur de La Montagne de l’âme – roman traduit aux Editions de l’Aube par Noël et Liliane Dutrait, dont l’intuition en matière de littérature chinoise est décidément très fine – vivait déjà en exil en France lorsqu’il a reçu, en 2000, le Prix Nobel de littérature. Son couronnement, du coup, avait suscité en Chine des réactions mêlées. «Mo Yan a eu, par le passé, des ennuis avec la censure, continue Noël Dutrait. Mais il n’est pas considéré comme un dissident. On lui fiche la paix et il écrit ce qu’il veut. Il y a aujourd’hui une certaine tolérance à la critique, lorsqu’elle est formulée de manière voilée.»

Pourtant, Mo Yan est un écrivain qui semble ne rien s’interdire. Pornographie, sexe, cannibalisme, violence absurde, supplices, catastrophes sanitaires, corruption, Révolution culturelle, incurie des autorités, ses fables parfois terrifiantes et sardoniques, presque toujours drôles, donnent l’impression d’une explosion libératoire de la parole.

Du Clan du sorgho (Actes Sud, 1993) – roman dont s’inspira le cinéaste Zhang Yimou pour son film Le Sorgho rouge (Ours d’or à Berlin en 1988) – à La Dure Loi du karma en passant par l’inoubliable et terrifiant Beaux Seins, Belles Fesses (Seuil, 2004) et l’effrayant Pays de l’alcool (Seuil, 2000) , ses livres frappent, parfois violemment. De fait, il est de cette génération d’écrivains chinois (on pense ici aussi à Yu Hua, auteur de Brothers, Actes Sud, 2008) qui, forts de la rencontre de la tradition chinoise avec la littérature mondiale – Mo Yan cite parfois Gabriel Garcia Marquez – et profitant d’un assouplissement réel des mentalités en Chine, se sont mis à donner de la voix. Et avec quelle puissance.

Il y a quelque chose de rabelaisien chez Mo Yan, qui ne dédaigne pas le fantastique, inventant des voyages aux enfers ou des réincarnations en série. Il sait aussi mener de savoureuses chroniques campagnardes – il est né dans une famille de paysans – avec un ton clochemerlesque et goguenard mais non dénué de tendresse. Il ne ménage pas non plus ses critiques, voilées mais réelles, contre les hauts faits du régime chinois. «Si on lit attentivement Beaux Seins, Belles Fesses, note Noël Dutrait, il apparaît dans certains passages que l’action des communistes est encore pire que celle des nationalistes chinois.»

En Chine même, l’écrivain rencontre un franc succès. Au point qu’il prend soin de garder secrets, jusqu’à la dernière minute, les contenus de ses livres, par peur du piratage. «Il continue d’écrire roman sur roman avec des sujets toujours étonnants. Mais il explore aussi de nouvelles formes littéraires, relève Noël Dutrait. Dans Grenouilles (Seuil, 2009) par exemple, il emprunte au théâtre. Il n’a peur de rien cet homme-là!»

Pas même de se caricaturer lui-même. Dans La Dure Loi du karma, l’écrivain mettait en scène un certain «Mo Yan», incorrigible bavard et diabolique curieux dont il déclarait qu’il était à la fois lui et pas lui. Et Mo Yan de décrire ainsi son avatar de papier: «Malgré ses cheveux clairs, ses oreilles gercées par le froid, ses petits yeux ne formant qu’une fente, sa vieille veste ouatinée et ses sandales de paille toutes déchirées, il n’en est pas moins un drôle de type. Il aime sa patrie et s’intéresse à ce qui se passe dans le monde.»

Sexe, cannibalisme ou corruption, Mo Yan est un écrivain qui semble ne rien s’interdire