Chronique

La mobilisation citoyenne pour le climat réussira-t-elle là où les Etats ont échoué?

Alors que la pusillanimité des gouvernements compromet les objectifs fixés par l’Accord de Paris pour limiter le réchauffement de la planète, le salut viendra-t-il des opinions publiques? Dans «Pour une éthique du futur», le philosophe allemand Hans Jonas posait les bases d’un tel sursaut

Les manifestations citoyennes pour la défense du climat se multiplient un peu partout, à l’image de cette «grève des jeunes» qui a envahi les rues de plusieurs villes suisses, d’après une idée de Greta Thunberg, la jeune protestataire suédoise désormais célèbre. Elle s’est elle-même invitée au Forum de Davos, où elle compte bien se faire remarquer, sinon entendre, par les grands de ce monde. Faut-il y voir un sursaut symbolique, et un peu désespéré, face à une situation qui apparaît de plus en plus comme un cul-de-sac?

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Un think tank américain spécialisé dans les questions environnementales, le World Resources Institute, vient de publier un rapport révélant que les objectifs fixés par l’Accord de Paris (2015) en matière de limitation du réchauffement climatique n’ont aucune chance d’être atteints dans l’état actuel des choses. A vrai dire, ce n’est guère une surprise. Qui pouvait encore y croire après les désengagements programmés de deux gros signataires, Etats-Unis et Brésil (élections de Trump et de Bolsonaro obligent), sans compter les atermoiements et les non-dits qui n’épargnent pas les autres?

Éthique de survie

L’entreprise semble trop vaste pour être menée à bien par une communauté internationale que son exposition aux lobbyismes et aux retournements de conjoncture rend fort précaire. Ne faudra-t-il en fin de compte rien de moins qu’une dictature pour obliger l’humanité à modifier son mode vie? se demandait récemment un éditorial du Monde, en rappelant la position polémique du philosophe Hans Jonas, décédé en 1993. Ce dernier avait voulu poser dans son œuvre majeure, Le principe responsabilité (1979), les fondements d’une éthique pour la survie de l’humanité face aux menaces diverses que fait peser sur elle le développement sans précédent de la technique, y compris lorsqu’il se présente comme bénéfique. (C’est le nucléaire qui suscitait alors le plus d’inquiétude.)

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Mais Jonas se montre dubitatif quant aux chances de succès d’une action globale, concertée par tous les peuples. Il pense en effet que nations favorisées et défavorisées ne manqueraient pas de se diviser, les premières ne souhaitant pas renoncer à leur bien-être démesurément supérieur. D’où l’idée qu’une phase contraignante serait, dans le pire des cas, préférable à la disparition pure et simple du genre humain.

Un danger plus palpable

A vrai dire, Jonas fait preuve d’une certaine ingénuité en supposant que le pouvoir politique, même autoritaire, réussisse à s’imposer contre les intérêts industriels et commerciaux sans s’appuyer sur le consentement démocratique. On peut lui reprocher également un manque de confiance dans la société civile. Mais il propose une piste plus prometteuse dans un texte postérieur de quelques années, Pour une éthique du futur, écrit en réponse aux critiques que lui avait valu Le principe responsabilité. Jonas insiste alors sur le rôle que peuvent jouer les sentiments pour opérer une prise de conscience collective face aux conséquences potentiellement catastrophiques de la technique. Or seules les opinions publiques sont susceptibles d’y faire écho. Cette importance de l’émotion se mesure encore mieux aujourd’hui, à travers des manifestations spontanées comme celles dont nous venons de parler.

Alors que le danger n’était encore qu’une perspective assez lointaine à l’époque de Jonas, il appartient désormais à notre horizon immédiat et rend sans doute bien plus acceptables les inévitables sacrifices. Il y a fort à parier que c’est finalement de ce genre d’initiatives venues des sociétés civiles que pourra naître l’impulsion nécessaire à une action décisive pour sauver la planète, et non de décisions tombées «du haut», qui sont issues de compromis toujours renégociables. De quoi faire réfléchir sur l’état et les limites de la politique.


Extrait:

«Passer de ce qu’on voit au motif qui détermine l’action nécessite le pont du sentiment, lequel suscite en nous la représentation de ce qui vient. La vision de l’avenir au service de l’éthique du futur revêt donc une fonction intellectuelle et une fonction émotionnelle; elle doit instruire la raison et animer la volonté. Et le péril à éviter doit apparaître, l’effroi qu’il inspire doit nous réveiller, la compréhension des causes qui s’est exercée à le déduire doit servir à le détourner»

(H. Jonas, «Pour une éthique du futur», Payot & Rivages, 1998)

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