Ils étaient les forces vives de l'industrie musicale. La relève athlétique d'une génération biberonnée aux pionniers du sampler. Musique électronique, disait-on pour faire vite, alliant dans un même esprit le gospel fracassé de Moby et le disco spartiate de Daft Punk. Aujourd'hui, après plusieurs années d'absence médiatique, l'un et l'autre publient chacun un album en forme de trahison.

Loin des robots célébrés par les pionniers de l'électronique Kraftwerk, à cent lieues de l'anonymat prôné par les pères fondateurs de la techno, tous deux cherchent la clé d'une électronique incarnée, organique et humaine, rejoignant par la bande la starisation pop que le genre s'était employé à rendre caduque.

Vétéran de l'affaire, l'Américain Moby a viré depuis belle lurette sa cuti techno. Depuis son premier album 1992, le musicien s'ingénie à briser les frontières séparant l'univers des clubs de celui des radios. En 1999, son album Play s'écoule à plus de 10 millions d'exemplaires et transforme le bateleur d'échantillons gospel en star planétaire.

Devenu chanteur pop, affichant son faciès ovoïde sur toutes ses pochettes, le Moby nouveau écrit, dans le livret de son nouvel album Hotel: «J'aime les gens et le magma désordonné de la condition humaine, et je veux faire des disques désordonnés et humains qui soient ouverts et émouvants.» Seul problème: aussi charismatique qu'un chausse-pied, doté d'un timbre de voix d'une banalité déconcertante, ce Moby humanisé tente de singer la pop d'un Robbie Williams. Dont il n'a ni l'allure, ni la démesure.

Quitte à perdre la face, autant ne l'avoir jamais montrée. Duo sans visage, habilement préservé du fétichisme pop par un savant jeu de masques excentriques, Daft Punk renonce lui aussi à sa canonisation cryogénique. Avec son troisième album au titre programme (Human After All), la paire parisienne abreuve sa machine à danser à la pipette d'un rock basique et répétitif.

Célébré pour sa manière d'apparier rythmiques house, échantillons disco et voix robotiques, Daft Punk incarne à la fin des années 1990 l'insolente vitalité de la scène électronique française (French Touch en v.o.). Homework (1996) s'écoule à plus de 2 millions d'exemplaires, un record pour un disque à l'aridité bien peu radiophonique. Plus facile d'accès, son successeur Discovery (2001) explore plus avant l'art mélodique des années disco, filtré par l'ère numérique.

Plus proche du premier dans son rejet du format couplet-refrain, Human After All tient du disque de démonstration pour vocoder. Pas de voix ici qui ne subisse le traitement numérique de ces filtres robotiques, répétant à l'envi quelques phrases dont la thématique s'organise autour de la TV reproduite en pochette («Television rules the nation», «The Prime Time of Your Life», etc.).

Entre les ondulations acides des synthétiseurs et ces voix râpeuses s'échafaudent de fascinantes symbioses, et les titres les plus réussis sont ceux qui parviennent à créer l'illusion d'une perméabilité des deux univers, réinventant cet «homme-machine» cher à Kraftwerk («The Brainwasher», «Emotion»). Las, trop de répétition tue l'invention, et les trouvailles sonores de Daft Punk se noient dans une suite de riffs rock auxquels il manquera toujours, précisément, ce petit rien d'humain qui fait toute la différence.

Daft Punk, Human After All (Virgin/EMI) Moby, Hotel (Mute/Musikvertrieb)