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Le duel funeste du capitaine Achab avec le cachalot, qui lui avait jadis arraché une jambe, est une allégorie de l’humanité déchue. Mais «Moby Dick» cache dans ses soutes bien d’autres offrandes...
© HILL/AIC/Leemage

Livres

«Moby Dick», plongée vertigineuse dans l’âme humaine

Le chef-d’œuvre d’Herman Melville, inépuisable odyssée au cœur du destin de l’homme, aux prises avec l’injustice et la souffrance, fait l’objet d’une très belle réédition, richement illustrée. L’occasion de (re)découvrir, à travers l’épopée tragique du capitaine Achab, bien plus qu’un roman

Tous sur le gaillard d’avant, boussole pointée vers le Grand Ailleurs! Sur les traces du légendaire capitaine Achab, l’aventure promet d’être flamboyante, homérique, et souvent diabolique. Avec une cible à la cuirasse criblée de harpons sanguinolents, et pourtant invincible: Moby Dick, le cachalot blanc dont le spectre hante tous les matelots, un monstre auquel seul le capitaine Achab osera se mesurer, dans la fureur des flots.

Quand Herman Melville amorce son roman, en 1850, il a 31 ans et il ignore vers quels abîmes le conduira son projet. Ce qu’il désire, c’est simplement évoquer ses souvenirs, lorsqu’il était employé sur une baleinière, au large du Japon. Mais, sous sa plume, la simple chronique maritime se transformera peu à peu en une étourdissante odyssée de tous les dangers, aux confins de la condition humaine, là où le «destin devient aveugle». Avec cet inépuisable chef-d’œuvre, on peut renouer grâce à un volume puissamment iodé de la collection Quarto, préfacé – lumineusement – par Philippe Jaworski. Et illustré de gravures au trait signées Rockwell Kent, qui a peut-être inspiré John Huston lors de son adaptation du roman au cinéma, en 1956.

Tour de Babel flottante

C’est à bord du Pequod que nous allons naviguer, bateau ivre, bateau-monde, en compagnie d’abord d’un narrateur nommé Ismaël et de son ami Quiqueg, un harponneur couvert de tatouages. A Manhattan, ils se sont embarqués sur ce trois-mâts, vieux routier des mers qui l’ont rincé, lavé et délavé. «Ses pavois, écrit Melville, étaient hérissés sur toute la longueur, telle une unique mâchoire continue, de longues dents aiguës de cachalots, qui tenaient lieu de cabillots où l’on amarrait ses vieux nerfs et muscles de chanvre.»

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Le Pequod, Melville le transforme bien vite en un gigantesque théâtre des passions et, parce qu’il est un citoyen de l’univers, il y embarque un véritable échantillon d’humanité. Des réprouvés et des aventuriers, des exilés et des renégats, des métis et quelques clandestins, des matelots de toutes races et de toutes religions. Une tour de Babel flottante, sous le regard des trois officiers. Starbuck, solide et droit comme le grand mât. Stubb, à la «jovialité inentamable». Flask, aussi court de taille que rougeaud. Quant à Achab, l’énigmatique capitaine, Melville prend plaisir à retarder son apparition. Et lorsqu’il sort enfin de sa cabine, visage balafré et jambe d’ivoire, l’équipage découvre un être «marqué au feu», comme arraché d’un bûcher «dont les flammes l’auraient de part en part dévasté sans le consumer».

L’ivresse de la vengeance

Ce qu’Ismaël ne tardera pas à comprendre, c’est que ce titan mutilé n’a qu’un seul dessein: entraîner le Pequod sur les traces de Moby Dick, le cachalot qui lui a jadis dévoré une jambe, lançant contre lui la «faucille de sa mâchoire satanique». Ivre de vengeance, Achab n’aura de cesse de traquer le monstrueux prédateur, «ayant amassé sur sa bosse blanche la somme totale de rage et de haine éprouvées par l’espèce humaine depuis Adam».

Sur son pathétique héros, Melville semble vouloir déverser tout le tragique de notre condition, avec ses insondables déchirures. Car ce qu’exprime Achab, à travers son regard de crucifié, c’est «l’indicible dignité, royale et irrésistible, d’une souffrance immense». Comme le vieux Job. Comme tous ces damnés qui ont hanté Sophocle et Shakespeare. Dans son orgueil démesuré, dans son implacable courroux, Achab appartient aussi à la caste des rebelles. A l’instar de Prométhée ou de Faust, il s’acharnera à défier les dieux, ces dieux qu’il rend responsables des maux dont l’humanité porte les stigmates depuis ses origines.

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«Et pourtant sa folie contient une sagesse, écrit Philippe Jaworski. La démesure du personnage et de son projet lui assure une place de choix dans la prestigieuse lignée de ces transgresseurs fascinants qui commettent le crime suprême de préférer à toute autre loi celle de leur désir.» N’empêche, le Mal triomphera, au terme d’une épopée où le suspense prend constamment des dimensions cosmiques, vibrantes de fureurs inapaisées: une allégorie de l’humanité déchue dont Achab portera la croix jusqu’au naufrage du Pequod, près des îles Gilbert, dans les mers du Sud. Avec un seul rescapé, Ismaël, agrippé à ce cercueil qui, paradoxalement, le délivrera de la mort, parce qu’il n’a jamais offensé le Ciel.

Trésors multiples

Mais cette quête du Graal sans rédemption qu’est Moby Dick ne se limite pas à ce face-à-face entre Achab et la bête. Car le roman de Melville cache dans ses soutes bien d’autres trésors. On y découvre tout à la fois un traité de géographie maritime, une comédie rabelaisienne truffée des grivoiseries de l’équipage, un vibrant manifeste écologique où le romancier fustige les tenants de la pêche intensive – il la compare à l’extermination des bisons dans le Far West – et une copieuse encyclopédie à la Jules Verne sur les multiples espèces de cétacés, leurs anatomies et leurs mœurs, l’art de les dépecer pour en tirer la précieuse huile.

Reste la mer, dont Melville réinvente la vertigineuse magie. Pour lui, elle représente le seul vrai théâtre de la comédie humaine, menacée à bâbord et à tribord par des tempêtes intérieures, celles des âmes et des cœurs. Et ce dont rêve Achab, c’est de fuir les rivages trop rassurants pour piquer résolument vers le danger, la source vive de sa dignité. Avec cette morale: la vérité la plus haute réside dans le détachement de la terre, dans le désir de se perdre en affrontant l’infini hurlant du grand large. Là où les naufrages ressemblent à des apothéoses, «dans un creuset d’or liquide débordant de lumière».

Exil éternel

Moby Dick raconte aussi cette histoire-là: un adieu à la terre, un adieu définitif à Ithaque, comme si Achab voulait entraîner son vieux compagnon Ulysse toujours plus loin de sa patrie, pour faire de lui un éternel exilé, sous les rafales d’une prose «qui roule, s’étire et retombe, qui ouvre le royaume des images, qui emporte et qui noie», disait Giono à propos de Moby Dick.

Jamais le «rêve américain» n’aura hissé son pavillon plus haut que sur les mâts du Pequod. Il faut s’y embarquer pour vivre une aventure prodigieuse, tandis que «le linceul de l’océan roule ses houles, indéfiniment, comme elles roulaient il y a cinq mille ans».


Roman
Herman Melville
Moby Dick
Edition traduite et présentée par Philippe Jaworski
Quarto/Gallimard, 1024 p. et 146 documents

Citation:

«Le linceul de l’océan roule ses houles, indéfiniment, comme elles roulaient il y a cinq mille ans»

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