Exposition

La modernité picturale sous les yeux des collectionneurs

Avec la collection de Claude Monet et celle des Danois Wilhelm et Henny Hansen, les Musées Marmottan et Jacquemart-André alimentent une mythologie culturelle

Depuis quelques années, les collectionneurs privés sont devenus les égaux des artistes au paradis des mythologies culturelles. Une évidence s’est imposée, renforcée par le recul des financements publics accordés aux institutions patrimoniales: sans ceux qui collectionnent les œuvres d’artistes vivants, l’art ne pourrait pas exister car ces derniers ne pourraient pas survivre; et sans ceux qui collectionnent les œuvres historiques, une partie du patrimoine risquerait de tomber en déshérence. Il n’y a pas longtemps, de telles affirmations étaient encore considérées comme blasphématoires chez les croyants de l’art désintéressé. Mais la tendance s’est inversée. Les musées privés ouvrent en nombre croissant au point qu’ils sont sur le point de dépasser par leur puissance les institutions publiques, sans compter que ces dernières ne pourraient plus fonctionner si elles ne faisaient pas appel au mécénat privé.

Cette évolution est accompagnée par un programme d’expositions démonstratif. Ainsi à Paris, cet automne, une institution privée, la Fondation Louis Vuitton, accueille depuis quelques jours un choix de sculptures, de peintures et d’installations venues du premier musée d’art moderne au monde (le MoMA de New York) dont on se serait attendu autrefois qu’elles aillent se poser aux cimaises du Centre Georges Pompidou. Et au même moment, les musées Marmottan et Jacquemart-André présentent des expositions qui fêtent à la fois des collectionneurs et l’époque reine au hit-parade de l’art occidental, de l’impressionnisme et de la révolution moderne du début du XXe siècle.

Enquête minutieuse

Le musée Marmottan possède le fonds Monet le plus important du monde depuis que le second fils du peintre lui a légué son patrimoine en 1966. A la mort de Claude Monet en 1926, Michel hérite de la maison de Giverny et de tout ce qu’elle contient, notamment une impressionnante série de Nymphéas, mais aussi les collections rassemblées par Monet pendant plus d’un demi-siècle, des peintures et des sculptures d’artistes qu’il admire ou avec lesquels il a des affinités artistiques: ses aînés comme Delacroix, Corot, Jongkind ou Boudin, ses proches comme Manet, Rodin, Renoir, Morisot ou Pissarro, Cézanne aux audaces duquel il vouait une grande estime, et aussi des plus jeunes comme Vuillard et Sisley. Claude Monet possédait aussi un ensemble d’estampes japonaises.

A sa mort, Claude Monet était riche et célèbre. Ce ne fut pas toujours le cas. Jusqu’aux années 1880, la quarantaine passée, ses moyens financiers étaient précaires. Il commence pourtant très tôt à acquérir des œuvres d’art et il en échange avec ses contemporains. Le succès arrivé, il deviendra un client assidu des galeries parisiennes et achètera dans de nombreuses ventes aux enchères, parfois à un prix élevé. Il soutiendra aussi financièrement certains de ses amis artistes, en particulier Camille Pissarro. Après 1926 et pour entretenir son train de vie dispendieux, Michel Monet dispersera une partie des trésors rassemblés par son père. Le musée Marmottan a entrepris de reconstituer la collection Monet, une enquête minutieuse et difficile compte tenu de la destruction de l’inventaire notarial de 1926. Il en présente le résultat avec une centaine de numéros.

Les collections d’artistes sont riches d’enseignement pour l’histoire de l’art. Qu’elles contiennent des chefs-d’œuvre ou non, elles révèlent des dispositions qui ne sont pas toujours visibles dans leurs peintures ou dans leurs sculptures, des relations avec le passé, avec les maîtres récents ou anciens, un goût contraire ou pareil à celui de leur milieu culturel, etc. Celle de Monet est frappante parce qu’elle ne remonte pas au-delà du XIXe siècle, parce qu’elle semble délimiter le socle formel sur lequel il s’est appuyé et le combat qu’il a mené, une tendance modérée mais réelle à la table rase, dont on verra plus tard seulement qu’elle est aussi présente dans sa peinture à partir de la fin des années 1890.

Révolution impressionniste

Le jardin secret des Hansen, la collection Ordrupgaard présentée par le musée Jacquemart-André couvre la même période que celle de Monet mais se prolonge jusqu’aux prémices de la révolution artistique du XXe siècle, avec Matisse, par exemple. On y découvre un regard symétrique à celui du peintre, le regard d’un couple danois passionné de peinture moderne.

Wilhelm et Henny Hansen se marient en 1881. Cinq ans plus tard, Wilhelm Hansen fonde La Compagnie d’assurance populaire danoise; c’est un pacifiste à l’esprit ouvert qui s’engage en faveur d’une langue universelle, le volapük, un projet analogue à celui de l’espéranto. Dès la fin du XIXe siècle, le couple acquiert des peintures d’artistes de leur pays. Wilhelm voyage beaucoup pour son travail, notamment à Paris où il fréquente les expositions. La guerre de 1914-1918 va lui offrir une formidable opportunité. Le prix de la peinture s’effondre et en deux ans, aidés par un célèbre critique d’art parisien, Théodore Duret, qui a accompagné la révolution impressionniste et sans aller à Paris, les Hansen rassemblent une spectaculaire collection d’art français pour laquelle ils font construire une maison à Ordrupgaard près de Copenhague.

Après 1918, les prix reprenant l’ascenseur, les Hansen s’associent en consortium à d’autres collectionneurs danois pour acheter des ensembles dont ils ne gardent que le meilleur. Une crise économique va bientôt freiner leur ardeur. En 1922 et 1923, ils doivent se séparer d’une partie de leurs tableaux. Ils les proposent à l’Etat danois, qui ne donne pas suite. Ils s’adressent donc ailleurs. Ainsi, une vingtaine d’œuvres seront acquises par Oskar Reinhart et figurent maintenant dans la maison-musée de Winterthour. Les beaux jours revenus, Wilhelm et Henny Hansen réparent les dégâts causés par la crise et en 1952, après la mort de Henny, toute la collection, bâtiment compris, est léguée à l’Etat danois – une annexe sera construite par l’architecte Zaha Hadid en 2003-2005. Le musée Jaquemart-André accueille une quarantaine de tableaux français impressionnistes et modernes sur les quelque 150 de la collection d’Ordrupgaard.

Désir d’avoir

La démarche des artistes collectionneurs et celle des collectionneurs tout court sont à la fois convergentes et opposées. Ils partagent naturellement une passion pour les œuvres et le désir de les acquérir mais pas la relation à autrui. Monet disait de sa collection: «Je la garde autour de mon lit». Il avait accroché ses estampes japonaises dans sa salle à manger. Il faisait voir ses propres peintures à tous ceux qui venaient à Giverny, une sorte de rétrospective permanente de lui-même. Alors que ses Renoir, Delacroix, Cézanne et autres, étaient au premier étage, accessibles seulement à quelques privilégiés. Une collection pour soi, une jouissance personnelle, comme s’il y avait un secret à ne livrer qu’avec prudence.

Les Hansen, eux, ont toujours souhaité rendre leur collection publique, en faire un instrument de popularisation d’un art qu’ils admiraient et qu’ils voulaient diffuser. Pour eux, comme pour la plupart des collectionneurs privés, le regard d’autrui fait partie du désir d’avoir. Il est nécessaire parce qu’il prouve que la collection n’est pas seulement l’effet de ce désir, qu’elle touche à l’être et participe de l’art lui-même. Cette subjectivité, distincte de l’objectivité supposée du service public de la culture, est en train de triompher.


«Monet collectionneur, chefs-d’œuvre de sa collection privée», Musée Marmottan-Monet, Paris, jusqu’au 14 janvier 2018.

«Le jardin secret des Hansen, la collection Ordrupgaard», Musée Jacquemart-André, Paris, jusqu’au 22 janvier 2018.

Publicité