Quand un être cher meurt, une prière peut-elle le ramener à la vie? Et si telles sont les apparences, faut-il se tenir à la promesse faite, même si celle-ci est de ne plus jamais le revoir? Telles sont les questions centrales de La Fin d'une Liaison, l'un des romans essentiels de Graham Greene, paru en 1951. Ils ne sont pas fréquents, les auteurs qui se posent encore de telles questions, cherchant dans l'amour la part de l'homme et la part de Dieu. Greene (1904-1991), catholique hanté par le doute et écrivain parmi les plus adaptés au cinéma de son vivant, serait-il démodé à l'âge des Matrix et autres Magnolia? Neil Jordan est le premier depuis sa disparition à parier que non, et on lui en saura gré: son film sensible et intelligent rend pleinement justice à l'une des plus étranges histoires d'amour jamais écrites.

Une ambiance «cup of tea»

Les allergiques de la reconstitution historique en seront pour leurs frais. Là où Stanley Kubrick avait osé se montrer superficiellement infidèle à Arthur Schnitzler en transposant l'action de sa Traumnovelle pour Eyes Wide Shut, Jordan n'a pas su (ou voulu) trouver d'équivalent moderne au Blitz, le bombardement de Londres par les Allemands. Cet arrière-fond «d'époque» sera la principale limite d'un film dès lors condamné à une ambiance «cup of tea» peu caractéristique pour l'auteur irlandais de Mona Lisa et The Crying Game. Heureusement, le cinéaste a également su évoquer avec une rare vérité la passion charnelle qui unit les deux amants et, à l'instar de Kubrick, tirer le maximum de son travail en studio.

«Ceci est un journal de haine» commence par écrire Maurice Bendrix, écrivain amer depuis la fin de sa liaison avec Sarah Miles, une femme mariée, il y a cinq ans déjà. Blessé par cette rupture unilatérale et inexpliquée, il se remémore toute l'histoire après sa rencontre fortuite avec Henry Miles, le mari. Ce dernier avait l'air tout aussi perdu que lui, soupçonnant, bien à contretemps, Sarah de lui être infidèle. Agissant pour le timoré Henry, Maurice engage alors un détective qui lui amènera la solution, sous la forme du journal intime de Sarah: leur véritable rival n'est autre que Dieu lui-même…

Effets imparables

Le basculement du point de vue autorisé par cette découverte permet au cinéaste de sortir le grand jeu. Lorsque les scènes-clés se trouvent soudain rejouées telles que rapportées par Sarah, avec une formidable précision dans la mise en scène, l'effet est imparable: Jordan atteint cette conjonction rare entre émotion esthétique, intellectuelle et mélodramatique qui propulse le film sur le plan mystique, jusqu'à nous faire envisager d'improbables miracles.

A ce moment, on se demande presque pourquoi Rossellini ou Hitchcock (qu'on songe à Vertigo, Under Capricorn et I Confess) ne s'étaient pas intéressés à ce sujet. La réponse réside sans doute dans une version précédente signée Edward Dmytryk (1954, avec Deborah Kerr, Van Johnson, Peter Cushing et John Mills), excellente quoiqu'aujourd'hui méconnue. Par rapport à celle-ci, Jordan, qui signe lui-même l'adaptation, a l'avantage d'une plus grande franchise sexuelle et d'un recul qui lui permet de prendre en compte la part autobiographique du récit. Il a ainsi donné à Bendrix certaines caractéristiques de Greene, l'envoyant par exemple au cinéma voir le premier film scénarisé par Greene lui-même ou inventant un épisode à Brighton, ville chère à l'auteur. Pour le reste, à part la fusion de deux personnages (le fils du détective et l'athée affligé d'une tache de vin au visage), le film joue la carte de la fidélité au roman, conservant, entre autres, sa part d'humour bienvenue.

Interprètes remarquables

Les protagonistes ont trouvé en Ralph Fiennes et Julianne Moore une incarnation parfaite. Leur apport est tout sauf négligeable. Il permet de croire pleinement à ce drame passionnel doublé d'un terrible cas de conscience. Quant au toujours étonnant Ian Hart (Land and Freedom, Wonderland), il est une nouvelle fois remarquable dans le rôle du détective, un homme plus fruste qui contraste avec la sophistication du milieu décrit. Le seul regret provient du fait qu'un peu plus de temps consacré à la rencontre des amants et aux coïncidences de la dernière partie n'aurait pour une fois pas été superflu. Alors que nombre de films récents tendent à s'étaler inutilement (cf. The Insider ou Magnolia), Jordan, lui, pécherait presque par précipitation.

Pour tous ceux qui croient en le talent de ce cinéaste inégal, dont les deux films précédents, The Butcher Boy et In Dreams, ont été stupidement écartés par nos distributeurs, The End of the Affair arrive comme une superbe confirmation.

La Fin d'une liaison (The End of the Affair), de Neil Jordan (GB 1999), avec Ralph Fiennes, Julianne Moore, Stephen Rea, Ian Hart, Samuel Bould, Jason Isaacs.