Modigliani, un quatuorà la vie, à la mort

Festival Le quatuor français a repris la direction des Rencontres musicales d’Evian il y a un an

Rencontre avec ce boys band soudé depuis 2003

Ils sont inséparables. Ils s’acharnent sur des micro-détails. L’art du quatuor à cordes, ça ne s’invente pas. «Quand on est quartettiste, c’est l’anti-starisation, la recherche d’un travail sur le long terme, dit Philippe Bernhard. Passer des heures à décider ce qu’on va dire dans des phrases musicales, il y a beaucoup de gens qui considéreraient que c’est un travail de fou!» Le premier violon du Quatuor Modigliani évoque les répétitions avec ses camarades Loïc, Laurent et François. A la veille des Rencontres musicales d’Evian, l’ensemble français – véritable boys band! – s’apprête à y recevoir des personnalités comme Maxim Vengerov, Gautier Capuçon et le Quatuor Emerson.

Il y a un an que le Quatuor Modigliani a repris en main le festival savoyard. Le souvenir de Mstislav Rostropovitch hante ces lieux, d’abord comme artiste bien sûr, mais aussi comme président des Rencontres musicales, assorties du Concours d’Evian. En 1993, Antoine Riboud, président de Danone, offrait à son ami «Slava» une salle à la hauteur du festival. Dessinée par l’architecte Patrick Bouchain, la Grange au Lac, en pin et en cèdre rouge, s’inspire des granges montagnardes. Mais beaucoup y ont vu une datcha russe dans un environnement alpin. Depuis 2014, Franck Riboud, fils d’Antoine Riboud et PDG de Danone jusqu’à l’automne dernier, a eu l’heureuse idée de relancer le festival après treize ans de silence, sous l’égide du Quatuor Modigliani.

Ce fut un «choc acoustique et visuel» quand les Modigliani se sont retrouvés un soir dans la Grange au Lac. «Nous avions été invités à donner un concert aux Rencontres franco-allemandes à Evian, lorsque, après le dîner, on nous a emmenés dans la salle, raconte le violoncelliste François Kieffer. On a pris nos instruments, ils ont allumé les lumières de la grange et on a commencé par jouer quelques notes d’un «Menuet» de Trio de Schubert.» La salle tout en bois, avec ses «mélèzes» et «lustres de Murano», émerveille les jeunes musiciens. «C’est le seul côté luxueux du lieu, parce que c’est une salle très frugale dans le parc, en hommage à Rostropovitch, comme une datcha. On a eu la chance d’y enregistrer un disque et de faire des réglages.»

Garder l’esprit de la jeunesse, perpétuer l’héritage tout en se tournant vers l’avenir: le Quatuor Modigliani n’entend pas dupliquer le passé. «On nous a demandé de créer quelque chose de différent, de nouveau», explique le violoniste Philippe Bernhard. «Il y a une forme de simplicité et d’authenticité familiale associée au quatuor.» Après Schubert en 2014, la deuxième édition se penche sur le post-romantisme, avec notamment La Nuit transfigurée de Schönberg dans sa version originale pour sextuor. Des musiciens de haut vol, comme le pianiste Jonathan Gilad, Gautier Capuçon et Frank Braley, ou encore Fazil Say et l’Orchestre des Pays de Savoie, irriguent l’affiche. Le Quatuor Modigliani jouera lui-même, mais le but n’est pas d’en faire «une vitrine» pour ce quatuor qui se positionne parmi les meilleurs en France, avec les Ebène.

Impossible de se prendre pour une diva au sein d’un quatuor. «Ça peut paraître très cliché de dire que le quatuor à cordes, c’est une école de l’humilité, explique François Kieffer, mais rien n’est plus vrai. Au moins, on a trois personnes autour de nous qui peuvent nous dire à un moment donné: «Non, je crois que tu n’es pas dans la bonne direction.» Du coup, avec cette énergie-là, on va se concentrer et repartir dans une direction commune.» Mais il ne s’agit pas de s’effacer pour autant. «L’identité de chaque quatuor est d’autant plus riche qu’elle est multiple», résume le second violon Loïc Rio.

Le Quatuor Modigliani a vu ses débuts de manière improvisée. «T’avais un catogan au départ!» lance Philippe Bernhard à Loïc Rio. Ils sont devenus «amis» au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, mais pas dans la même classe de musique de chambre. «Un jour, on a passé des coups de fil, puis on a fait une première répétition. On a décidé de lire les trois quatuors de ­Brahms», raconte François Kieffer. Autant dire une gageure. «A posteriori, Brahms était sûrement le pire choix qu’on ait pu faire, dit Philippe Bernhard, puisque c’est le genre d’œuvres avec lesquelles il faut vivre très longtemps pour commencer à se sentir bien. Mais, bizarrement, ça ne nous a pas découragés. Immédiatement après, on a lu le Quatuor «Les Dissonances» de Mozart qui nous a paru un poil plus clair à comprendre. Et on a eu nos premières émotions.»

Le Quatuor Modigliani a bénéficié des conseils du Quatuor Ysaÿe – le top du top en France –, puis s’est perfectionné auprès de Walter Levin, de György Kurtag et du Quatuor Artemis à Berlin. «Au début, tu ne gagnes rien et t’apprends!» prévient Philippe Bernhard. Il faut de la ténacité et une bonne dose d’idéalisme. «On paie nos voyages et nos chambres d’hôtel à partager pour aller passer des jours à travailler», poursuit le premier violon. «Ça allait bien quand on était encore étudiants, remarque l’altiste Laurent Marfaing. On sortait à peine du conservatoire.» «Les premiers concours internationaux, les premiers voyages, ça construit beaucoup. C’est une période à laquelle on pense avec bonheur, mais on n’aimerait pas y retourner!» rigole Philippe Bernhard.

Un quatuor à cordes, c’est d’abord un son. Une unité de ton. «Grâce au soutien d’amis et de mécènes, on a fait une recherche pour trouver quatre instruments italiens qui puissent bien sonner ensemble», raconte le violoncelliste François Kieffer. Soit un an et demi de quête, avec un voyage aux Etats-Unis pour réunir ces trésors vivants. Les Modigliani ont même pu jouer sur quatre instruments baptisés «Les Evangélistes», fabriqués par Jean-Baptiste Vuillaume, luthier du XIXe siècle.

«On aime un son qui est ancré dans la terre, dans le sol, dit Philippe Bernhard. Nos instruments ne misent pas tout sur la puissance brute, mais bien davantage sur la texture du timbre.» De quoi harmoniser les dissensions. «Il n’y a pas beaucoup de dossiers entre nous, parce qu’on s’entend bien», poursuit le premier violon. «On n’a jamais changé de membre depuis la première répétition», renchérit François Kieffer. «Je crois que, heureusement, il n’y a pas d’ambition individuelle dévastatrice chez nous», tempère Loïc Rio. Pour tout dire, la vie du quatuor empiète sur celle de la vie privée. «Ce ne sont même pas des retrouvailles, parce qu’on se voit tout le temps», dit Philippe Bernhard. Et d’ajouter avec son accent toulousain: «Eh ben voilà, disons-le, on est coincés!» Pour le meilleur.

Rencontres musicales d’Evian, du 4 au 11 juillet.www.rencontres-musicales-evian.fr

«Ça peut paraître cliché de dire quele quatuor à cordes, c’est une écolede l’humilité, maisrien n’est plus vrai»