Montreux Jazz

Moha La Squale, attaque virale

Le rappeur parisien était samedi au Montreux Jazz Festival. Rencontre avec un jeune poète incendiaire dont les talents d’acteur commencent tout juste à s’exprimer

Dès que le morceau s’arrête, dans les sirènes stridentes et la rumeur d’une salle compacte, il hurle: «Sale». Sale pour dire grand, sale pour dire propre, l’antiphrase hip-hop par excellence. Il bande ses petits muscles secs, il ajuste son bas de survêtement, il jette de l’eau, des litres d’eau sur les premiers rangs, et il fait des cœurs avec ses doigts, comme une fillette après l’école. Moha La Squale, après s’être jeté encore dans la foule, avoir risqué de se faire engloutir, retourne sur scène et exécute des révérences, à cour, à jardin, tel qu’on ne le fait plus qu’à la Comédie-Française. Il salue très bas, rassasié de ce concert qui fut un envoûtement.

On avait très envie de le voir. Mohamed Bellahmed, dit Moha La Squale, né en 1995 à «La Banane», XXe arrondissement, «les favelas de Paris», dit-il dans un de ses textes. Depuis quelques mois, avant même la sortie de son premier album Bendero, les plateaux de télévision se l’arrachent, on l’affiche en première page des Inrocks, les milieux du rap et du «tout-monde» mêlés qui voient surgir ce sourire d’enfant-requin, ces longs cheveux attachés, cette douceur inouïe qui contraste avec le récit d’une vie débutée «sur le terrain», à vendre de la drogue, puis en prison, puis dans les rues de Paris à livrer des trucs et écouter du rap, puis au Cours Florent où il prépare sa prochaine carrière: acteur de cinéma.

Vincent Cassel, son héros

Il y a chez Moha toute l’accélération de son époque, les comètes qui filent, la culture d’internet, la peur de décevoir et que les promesses ne soient jamais tenues. Et puis une tranquillité très ancienne, une assurance de parrain; quand on le voit, on pense moins à Booba qu’à Patrick Dewaere – le charisme incandescent, la poésie blessée. Dans l’après-midi, il arrive au rendez-vous alors qu’il a finalement décliné toutes les autres demandes d’interview: «Je préfère faire une chose bien que de me dissiper.» Il sort juste de la piscine, en caleçon, la natte trempée, il laisse derrière lui sur le marbre de l’hôtel un souvenir qui s’évapore: «Je reviens, je vais me doucher.»

Moha La Squale semble d’une timidité éreintante, il vous tend une main si fragile qu’on la serre à peine. Il y a quelques jours sur un plateau, il rencontrait Vincent Cassel, son héros, lui qui est né l’année même de la sortie du film La Haine. Moha ne regardait pas son voisin. Seuls les rires étouffés trahissaient son excitation. Et puis il s’est mis à raconter la fierté que lui et ses potes éprouvaient en reconnaissant son quartier de «La Banane» dans le film de Kassovitz, et l’hystérie d’avoir aperçu Vincent Cassel lui-même déambuler dans sa rue, de l’avoir appelé et de s’être caché. «La Haine parlait de nous. J’ai grandi avec des films américains, avec d’autres voitures, d’autres frigos que ceux qu’on utilisait. Quand j’ai vu La Haine, j’ai su que, nous aussi, on pouvait être un sujet.»

Petit frère

Moha La Squale a joué dans un court-métrage nommé La Graine. Il n’est pas photogénique. Il cannibalise l’écran. Quelqu’un lui a suggéré d’entrer au Cours Florent: «Au début, la langue française était pour moi un obstacle. Je ne connaissais rien aux alexandrins et je ne comprenais même pas les mots que je récitais.» Et Shakespeare est arrivé. Il devient Hamlet. Il devient Richard III, «je me suis reconnu dans ses vices, toutes les trahisons auxquelles il s’est livré pour parvenir à ses fins.» Longuement, Moha parle de l’universalité des textes classiques. «Si, plusieurs siècles après avoir été écrits, ces textes résonnent encore pour un gars comme moi, alors ils sont grands.»

On lui demande si, en rap, un texte a pour lui eu cet effet. Il se met à rapper IAM: «Petit frère a déserté les terrains de jeux/Il marche à peine et veut des bottes de sept lieues/Petit frère veut grandir trop vite/Mais il a oublié que rien ne sert de courir, petit frère.» Moha lui-même est un petit frère dont l’aîné est en prison – il baisse la tête pour ne pas en parler.

Son premier album est une autobiographie diariste, le récit minute par minute d’une vie emballée, Moha y évoque ce frère, un père démissionnaire et surtout une mère, non voyante, à laquelle il dédie un morceau où il dessine une femme isolée «qui ne se voit pas dans son miroir»: «Je crois qu’elle m’a rendu plus curieux face à la différence. Elle ne lâchait rien. Elle m’a montré que «La Banane», c’est tout petit. Et que le monde est immense.»

Bancal et lumineux

En marge du Cours Florent, Moha se décide un jour à s’asseoir dans sa cuisine. Le plan de travail est encombré de culs-de-bouteille, de champagne, d’assiettes sales, on est le 23 juillet 2017, Moha a enfilé un pull d’hiver avec un Mickey costumé en Père Noël. Il a aussi allumé un gros joint huileux et il lance son morceau, ouvert par la voix de Jacques Brel: «Le talent ça n’existe pas, le talent c’est d’avoir envie de faire quelque chose.» Moha La Squale rappe pour la première fois, il poste sa vidéo sur Facebook («à l’époque, j’ignorais l’existence même d’Instagram, je me fichais des réseaux sociaux»). Le rap d’une pureté insolente, d’une maladresse saturée de grâce, est le procès-verbal d’une revanche prise sur une vie prescrite. Une minute quarante d’exutoire bouleversant.

Chaque dimanche qui suit, jusqu’au 31 décembre, Moha La Squale publie une vidéo. Et son rap s’étend comme un incendie d’été. Il se propage à tel point que toutes les maisons de disques se le marchandent. «Je n’avais pas réfléchi aux conséquences. J’avais commencé à étudier le métier d’acteur pour échapper à moi-même, pour enfouir sous les personnages de fiction ce Mohamed Bellahmed qui avait tant déçu sa mère. Et puis j’ai ressenti le besoin de parler de moi, de me retrouver. C’est à cela que le rap sert.» Moha n’a pas attendu, son album est bancal et lumineux comme une acrobatie improvisée. Il lui reste tout à faire, mais sa première tournée qui finira à l’Olympia («mon nom en rouge, t’imagines?») est déjà une démonstration.

Sur la scène du Lab à Montreux, dans cette soirée hip-hop où la sécurité fend la foule pour éteindre joint sur joint, Moha La Squale tranche. Il fait comme les autres, il paie un cameraman pour le filmer en permanence et il saisit les téléphones du public pour nourrir les réseaux sociaux d’images inédites – il est le produit d’une époque qui se soucie davantage du partage que de l’expérience. Mais il tranche quand il ouvre grand ses yeux comme Jack Nicholson, comme Al Pacino, tueur fou au charme obscène, ou alors qu’il se cache derrière son sourire, la colère et la tendresse jointes, d’un être qui fuit les résidences assignées. Moha est un squale: s’il dort, il meurt.


Moha La Squale en concert. Le 26 janvier. The Beat, Arena, Genève

Moha La Squale, Bendero (Elektra/Warner)

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