Scène

Mohamed El Khatib, cet ex-footballeur qui abolit les murs du théâtre

Ancien espoir du football français, docteur en sociologie, l’artiste français de 37 ans met en scène de «vrais gens», les invisibles de la société au festival de La Bâtie à Genève

Un petit coup d’aspirateur et le monde change. A l’heure des croissants, vous attendez Mohamed El Khatib, artiste vedette, avec trois spectacles, de cette édition du festival de La Bâtie. Dans le hall de l’hôtel, vous guettez la porte de l’ascenseur en repensant à l’étrange ballet de la veille. Sur scène, Corinne Dadat, 55 ans, aspire bien des préjugés dans Moi, Corinne Dadat.

Corinne Dadat, comme Depardieu

Trop beau pour être vrai, ce patronyme? Et pourtant. Dans la vie, elle est femme de ménage depuis trente-cinq ans. Sur scène, elle est aussi femme de ménage, sauf qu’elle se raconte avec bonhomie et plaisir, elle cabotine comme une reine du stand-up, elle s’autorise des sorties de route, genre «Je ne sais plus ce que je voulais dire…» Corinne Dadat gagne 1157 euros par mois, fume un paquet de cigarettes par jour et, comme Gérard Depardieu, elle a un problème de poids, affirme-t-elle.

Une tête bien faite, des pieds virtuoses

Si elle drague les projecteurs dans sa blouse de laborieuse, c’est que Mohamed El Khatib, une tête sacrément bien faite et des pieds virtuoses, l’a voulu. Il est fils d’ouvriers marocains immigrés en France. Il a cultivé l’excellence tout au long de ses études, khâgne d’abord – les lettres – puis une thèse en sociologie sur «la critique dans la presse française». Jusqu’à il y a peu, il dribblait aussi comme un apprenti Neymar sur les terrains de football, appelé en équipe nationale junior à l’âge de 15-16 ans.

Mohamed El Khatib, 37 ans, ne brise plus les systèmes de défense adverses et ne théorise pas sur la fracture sociale. Il fait du théâtre, ce qui est après tout une façon excitante d’allier l’amour du jeu et celui de la pensée.

L’ombre d’un dieu du football

Du théâtre? Euh, oui, mais pas comme on l’entend habituellement. Dans Moi, Corinne Dadat, il libère une parole et la met sous tension, via un dispositif. Sur la même scène cohabitent la nettoyeuse, la jeune contorsionniste Elodie Guézou et Mohamed El Khatib, l’air étourdi d’un teenager dans son t-shirt So Foot – magazine de football inspirant. Sur son torse, le visage et le nom de Socrates, ce maître à jouer brésilien, idole de tout un pays, devenu médecin par la suite.

Ah! la porte de l’ascenseur s’ouvre et Mohamed El Khatib en surgit, embroussaillé, mais immédiatement chaleureux. «Pardon, je me suis couché tard hier après la première. J’ai besoin d’un café, vous m’accompagnez?» S’il a épousé la scène, c’est grâce à Corinne Dadat, raconte-t-il. S’il ne l’avait pas abordée un jour dans un théâtre à Bourges, s’il ne s’était pas étonné qu’elle ne réponde pas à son bonjour, s’il n’avait pas voulu savoir de quels gestes et désirs ses jours étaient faits, il ne constituerait pas à lui seul une petite bulle spéculative – «auteur émergent et jeune, d’origine marocaine qui plus est, tout pour séduire le circuit» – comme il dit dans le spectacle.

Des sans-grade sous les projecteurs

«C’était en 2010, j’avais écrit une pièce qui s’appelait A l’abri de rien, je la répétais avec des acteurs professionnels et je n’arrivais à rien. J’étais incapable de les diriger, je me sentais impuissant. J’ai perdu ma mère à ce moment-là et j’ai rencontré presque au même moment Corinne Dadat, deux événements déterminants. Le décès de ma mère était comme un signal: je n’avais plus de temps à perdre. Et Corinne était une chance, la possibilité d’inventer mon espace.»

Mohamed El Khatib se méfie des acteurs, fussent-ils virtuoses. Il cherche ce qui tremble, ce qui se cabre à l’improviste, ce qui sinue sans certitude: il appelle ça une «présence». «Je veux faire entrer en scène des gens qu’on ne voit pas, des corps qu’on ignore. Le théâtre a été longtemps confisqué par un groupe d’experts, je veux casser ça.»

La double vie de Corinne Dadat

La formule est péremptoire, contestable aussi, mais elle vaut comme ordre de mission: Mohamed El Khatib dérègle le système de l’intérieur. Avec Corinne Dadat, il a été servi. Il lui demande de bloquer une semaine pour tourner un documentaire sur elle. Elle lui répond qu’elle ne peut pas déserter ainsi son lieu de travail. Il lui propose un canevas pour le spectacle, elle ne le respecte pas. Il lui dit qu’une production peut coûter jusqu’à 200 000 euros. Elle s’indigne: avec cet argent-là, elle pourrait s’acheter un pavillon et voir venir l’hiver.

Et si tout cela tournait à la marotte, Mohamed? Un jour, une femme de ménage, un autre, un garçon de café, un autre encore, un critique dramatique. «Le procédé, c’est ce que je refuse. Je veux qu’à chaque fois ça corresponde à un échange au long cours.» L’enjeu de ces pièces, poursuit-il, c’est de transformer les individus qu’il engage, de perturber le spectateur dans ses représentations.

«Des spectacles accessibles à mes parents»

Pour Corinne Dadat, la transformation opère. Depuis trois ans qu’elle tourne, elle a fini par accepter l’idée qu’on la salue, qu’on la regarde. Il lui arrive même de signer des autographes. Mais elle n’a pas voulu renoncer à son travail, aux amitiés qui escortent la besogne de l’ombre. Mohamed El Khatib dit qu’il veut créer du «discernement à petite échelle».

Fabriquer des objets de pensée accessibles à tous. Telle est l’ambition. «Si mes parents ne peuvent pas venir, alors à quoi bon…?» Pour le moment, son père ne vient pas. Parce que cet exigeant qui a toujours refusé les sollicitations des grands clubs de foot français désireux d’enrôler son garçon quand il avait 16 ans – «Passe ton bac, c’est le plus important» – ne comprend pas son choix de vie. «J’ai été conseiller dans un Conseil régional, j’avais une voiture de fonction, un bureau dans une abbaye, mes parents étaient très fiers, pour eux, je suis tombé dans un univers de débauche…»

Socrate et Socrates

Tout n’est pas perdu. Mohamed passe à la télévision. Le journal Le Monde lui consacre des articles. «Mon père commence peut-être à se dire que je n’ai pas déchu…» On lui demande quel est le livre qu’il aime offrir. Que faire de ce corps qui tombe de l’écrivain John D’Agata. Celui-ci envoie à une revue américaine le récit d’une chute, celle d’un adolescent qui se suicide du haut d’un immeuble de 350 mètres. Le fact-checker du magazine trouve à redire sur la précision du papier. John D’Agata revendique le droit à la distorsion, au nom de l’effet poétique. Que faire de ce corps qui tombe est la relation de ce face-à-face.

Le métier de Mohamed El Khatib consiste justement à distordre le réel juste ce qu’il faut pour qu’il apparaisse. A 15 ans, il tombe sur Apologie de Socrate. Il est fasciné par le texte de Platon. Sur son t-shirt, il arbore aujourd’hui le visage de Socrates, ce diable doux des pelouses. Mohamed El Khatib est l’as du glissement de sens: de Socrate à Socrates. Le roi de la bonne passe, c’est lui.


Le bon coup de balai de Corinne Dadat

Qu’est-ce qu’on applaudissait, l’autre soir, à la salle des Eaux-Vives, à la fin de Moi, Corinne Dadat? La performance d’une femme de ménage qui n’aurait jamais imaginé bénéficier d’une telle attention? Un peu, sans doute. Dans sa blouse de travail, entourée de ses bidons, guettée par un aspirateur géant sur roulettes, elle se raconte bien. Mais son récit ne suffirait pas à emballer. Et le malaise pourrait poindre: après tout, n’est-ce pas notre mauvaise conscience de spectateur nanti qu’on exorcise en saluant la parole de cette ouvrière de l’ombre?

Alors quoi? La qualité de Moi, Corinne Dadat tient au dispositif conçu par Mohamed El Khatib. La sans-grade partage la scène avec la contorsionniste et danseuse Elodie Guézou, 24 ans. Incongru? Mohamed El Khatib dit avoir été frappé par les compétences physiques et techniques requises par le nettoyage, au point d’imaginer cette analogie. A un moment, Elodie Guézou danse, chevelure de sirène déliée au ras du sol: ses cheveux épandent l’eau.

C’est parce qu’il y a ce genre d’invention métaphorique que Corinne Dadat devient le sujet de son spectacle. Le jeu autorise un «je» sincère, poétique, pudique surtout. Tout le reste serait épanchement malvenu.


Finir en beauté, les 12, 13 et 14 sept; L’Amour en Renault 12, les 14 et 15 sept; Genève, Théâtre du Grütli. La Bâtie

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