Printemps arabe

Mohamed Hashem: «J’édite des livres pour que cela change, enfin!»

Le patron des éditions Merit au Caire soutient les auteurs les plus novateurs et les plus contestataires. Les militaires au pouvoir ne le lui pardonnent pas

Rien dans les manières attentionnées et discrètes, un rien gauches, de l’éditeur Mohamed ­Hashem ne transparaît de son engagement héroïque. Sa maison d’édition est sise au 5, rue Qasr-el-Nil, à un jet de pierre de la place Tahrir, l’épicentre de la révolution égyptienne. Le calme est retombé sur la place, mais pas dans les locaux encombrés de livres et de feuillets des Editions Merit, où l’effervescence des idées prolonge la lutte. Chaque fin d’après-midi, des poètes, des romanciers, des artistes de tous les âges viennent ici refaire le monde.

Ils parlent des liens entre littérature et engagement politique, imaginent des convergences. Tous ont en commun les idéaux de la révolution. Mohamed Hashem, le patron des lieux, accueille inlassablement ses hôtes bruyants et bavards. Mais inutile de venir avant midi, tout le monde dort encore.

En Egypte, le poète a toujours raison. «Peut-être est-ce lié à la tradition mystique soufie qui place le poète au-dessus des hommes et plus proche de Dieu», explique Mohamed Hashem. Les artistes et particulièrement les poètes jouissent d’un statut auréolé, mais cela ne les protège pas contre les persécutions des gouvernants qui n’ont de cesse de les réduire au silence, dès lors qu’ils dérangent. «Il y a dans les œuvres dignes de ce nom une charge révolutionnaire. Certains de mes auteurs ont tâté de la prison. Mais tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort», ajoute Mohamed Hashem, tassé derrière son pupitre, sur lequel veille un beau bonsaï.

Dans la pièce, de jeunes auteurs écoutent un vieil homme barbu, mendiant et orgueilleux, Ahmed Fouad Negm, une icône de la poésie égyptienne, qui a passé dix-sept ans, en plusieurs séjours, derrière les barreaux: «J’ai l’impression que mon combat a semé des graines, nos textes appelaient à une émancipation. Avec mon camarade de toujours Sheikh Imam qui les a mis en musique et passé presque autant d’années que moi enfermé, nous avons propagé la rébellion. Ma plus grande joie est de voir la lutte se poursuivre.»

Les Editions Merit accompagnent depuis douze ans les écrits novateurs, les expérimentations littéraires et la prose libertaire. Cette démarche, sous le régime de Hosni Moubarak, dérange. Mais le raïs laisse faire. A la révolution, l’engagement littéraire se fait complètement militant. Les locaux où s’entassent manuscrits, ­papiers et livres publiés sont transformés en hôpital de campagne pour les manifestants.

Le Conseil suprême des forces armées au pouvoir ne pardonne pas à Mohamed Hashem son soutien aux protestataires les plus entêtés, ceux qui après la chute de Hosni Moubarak ont continué à réclamer le départ des militaires. Lors d’une conférence de presse, fin décembre, le gouvernement menace de faire embastiller l’éditeur. Auteurs et artistes des quatre coins de l’Egypte font alors front commun contre cette décision qu’ils comparent à la censure qu’exerçait l’ancien régime. Et ils font plier le gouvernement. En évoquant ces moments, Mohamed, qui se bat pour faire connaître ses auteurs mais préfère quant à lui rester dans l’ombre, cède à l’émotion: «Je ne m’attendais pas à une telle mobilisation.»

Parmi les quelque 800 ouvrages que Mohamed Hashem a publiés, la toute première édition, en arabe, de L’Immeuble Yacoubian: «Alaa El Aswany ne trouvait pas d’éditeur. Tous l’avaient rembarré au motif que son texte était trop choquant. La scène avec l’homosexuel leur posait par exemple un problème. Mais cela participe de la force du roman. Il est direct, ne prend pas de détour pour dénoncer la tyrannie.» Il vend un peu plus de mille exemplaires de l’ouvrage, tout le tirage: «Alaa El Aswany a vite compris le potentiel de son histoire et a préféré changer de maison d’édition. Je ne lui en veux pas. Mon travail est de découvrir des talents.»

Mon nom est révolution sera le prochain roman de Mona Prince: «J’ai changé en même temps que le pays changeait. Cela se reflète dans mon écriture, dans le style et dans ce que je veux désormais exprimer.» Si le livre se rapproche d’un roman, son ressort n’est pas fictionnel. Il entremêle différents genres littéraires: mémoires, articles de journaux, pages web: «Il n’y a pas encore de chef-d’œuvre qui nous permette d’accéder au sens des mutations que nous vivons, nous recourons à des œuvres du passé dont la matière éclaire encore la situation actuelle. Mais je suis optimiste, il y a de grandes œuvres à venir, bientôt.» Portée par cet élan, Mona se présente à la présidentielle: «Je n’ai aucune chance, mais ce n’est pas ça qui compte.»

Une télévision accrochée au plafond crachote dans l’indifférence les dernières nouvelles de ce jeudi 23 février. D’un coup, les visages se font graves. Le présentateur annonce que l’un des candidats à l’élection présidentielle, Abdel Moneim Aboul Fotouh, a été agressé à coups de crosse sur une bretelle d’autoroute. Mohamed, consterné, prend sa fille cadette, Dunya, dans ses bras: «Fotouh est un islamiste, je ne l’apprécie pas, mais, plus que tout, je hais la violence, ainsi que ce système politique qui muselle ou élimine ceux qui dérangent. Voilà pourquoi le combat que je mène avec Merit doit se poursuivre, pour que tout cela change enfin.»

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