Littérature

Mohamed Hashem: «Nous ne cesserons jamais de rêver à la liberté»

Grande figure du monde culturel égyptien, premier éditeur de «L’Immeuble Yacoubian», le best-seller d’Alaa al-Aswany, Mohamed Hashem est en Suisse où il inaugure le programme de résidences «Ecrivains en danger» au Château de Lavigny

Editeur et écrivain égyptien réputé, Mohamed Hashem est accueilli pour trois mois par la Fondation Ledig-Rowohlt au Château de Lavigny qui inaugure avec lui son nouveau programme de résidences pour «Ecrivains en danger». Nous l’avons appelé chez lui au Caire, avant qu’il ne s’envole pour les vignes vaudoises. Le calme de la Côte le changera de l’effervescence des rues cairotes et surtout de celle qui règne au sein de Dar Merit, la maison d’édition qu’il a créée en 1998 avec un groupe d’amis, des poètes pour la plupart.

Dar Merit est bien plus qu’une maison d’édition. Dédiée dès le départ en 1998 à la littérature de création, exigeante, inventive, Dar Merit est très vite devenue, sise au 5 de la rue Qasr-el-Nil, tout près de la place Tahrir, un lieu de rencontre entre écrivains, un salon littéraire pour toute une génération d’auteurs, celle des années 1990, avec Alaa al-Aswany, Hamdi Abu Golayyel, Ahmed Alaidy pour ne citer qu’eux. Nous y étions passés en 2012, après la fièvre des manifestations géantes de 2011 mais avant le coup d’Etat de l’armée en 2013 qui allait écarter du pouvoir le président élu Mohamed Morsi en faveur du général Sissi et de tout l’appareil de contrôle qui accompagne les régimes autoritaires.

Ancien appartement

Une atmosphère de veillée d’armes régnait à Dar Merit en 2012. Ce qui frappait d’emblée, c’était le nombre d’écrivains, hommes et femmes, qui discutaient là et le rôle d’hôte de maison que tenait Mohamed Hashem. Dar Merit se trouvait d’ailleurs dans un ancien appartement (elle en a été expulsée depuis) et on devinait, là, la salle de bains, là, la cuisine. Ce soir-là, le grand poète et parolier contestataire Ahmed Fouad Negm, était présent, entouré par de jeunes auteurs très volubiles. Tous avaient évidemment encore en mémoire le rôle joué par la maison d’édition au plus fort des manifestations sur la place Tahrir en 2011. Mohamed Hashem avait ouvert ses portes en grand aux manifestants, fournissant de quoi se restaurer, des casques pour se protéger des coups, des couvertures, de quoi soigner les blessés. Un havre au cœur de la tempête.

Tuer des médecins

Menacé d’emprisonnement pour sabotage par le gouvernement de transition pour ses actions en faveur des manifestants, Mohamed Hashem avait été soutenu par l’Union internationale des éditeurs, une ONG basée à Genève. Il avait alors déclaré, en parlant du gouvernement et de la répression policière: «Ceux qui peuvent tuer des médecins en train de soigner des blessés sont aussi capables d’accuser ceux qui viennent en aide aux blessés. Je ne m’arrêterai pas de fournir de l’aide, c’est mon rôle dans la révolution.»

Quand on lui demande aujourd’hui ce qu’il ressent quand il pense au soulèvement populaire de 2011, Mohamed Hashem répond: «Une très grande fierté devant l’attitude de mes compatriotes qui ont manifesté dans un esprit de tolérance et d’empathie. Personne ne leur a dit de se comporter de cette façon. Ils l’ont fait naturellement.»

Ouvrier textile

Né à Tanta à une centaine de kilomètres du Caire en 1958, Mohamed Hashem a d’abord été ouvrier textile. Il se décrit comme un pur produit de l’éducation des années 1960 et 1970 où les Palais de la culture rendaient la culture accessible au plus grand nombre. «Dès que j’ai été mis en contact avec les livres, ils sont devenus mon univers», raconte-t-il. Dans les années 1980, il part trois ans à Amman en Jordanie, dans l’idée d’écrire et de gagner de l’argent en travaillant sur les chantiers. Ecrire, il n’y arrivera que très peu. Et gagner de l’argent, aussi. «Ce voyage a été un échec, je suis rentré en Egypte sans rien.»

De retour au Caire, il trouve une place dans la maison d’édition Al Mahroussa et y travaille une douzaine d’années. Le projet de créer une maison tout entière dédiée à la littérature, avec une «foi dans le texte et l’acte d’écrire, qui avait disparu sur la scène éditoriale égyptienne» est née là. Quand Alaa al-Aswany lui présente en 2002 L’Immeuble Yacoubian, Mohamed Hashem n’hésite pas une seconde à le publier. «Alaa al-Aswany n’avait obtenu que des refus jusque-là. Les éditeurs prenaient peur devant sa liberté de ton.» Portrait en coupe des habitants d’un immeuble du centre du Caire, et dénonciation tout juste voilée du régime autoritaire, de l’hypocrisie des religieux, du désespoir des classes populaires acculées à choisir le radicalisme pour sortir du cul-de-sac social, le premier tirage du roman, 1000 exemplaires, se vend en un clin d’œil.

Coup d’Etat

Le coup d’Etat de 2013 a profondément divisé les intellectuels égyptiens entre pro-armée et ceux, plus rares, qui osaient dire «ni religieux, ni armée». Mohamed Hashem est de ceux-là: «Même si les temps actuels sont sombres, nous ne cesserons jamais de rêver de liberté. Et nous ne cesserons pas d’être en colère. Je n’ai aucun doute que les Egyptiens retrouveront un jour leur dignité. Ce jour ne viendra peut-être pas de mon vivant. Mais il viendra.»


Rencontre avec l’éditeur et écrivain Mohamed Hashem, Château de Lavigny, dimanche 30 juin à 18h. Discussion en arabe avec traduction simultanée en français.

Publicité