Vous lirez sous cet article une présentation du Salon du livre de Genève, justement en présence de Mohamed Mbougar Sarr mais aussi des auteurs et autrices romands Michel Layaz, Laurence Boissier, Matthieu Mégevand, Max Lobe ou Salomé Kiner. Jean-Philippe Toussaint, André Comte-Sponville, Jean-Louis Etienne ou Maylis de Kerangal seront aussi là, parmi d'autres. En ville de Genève, du 21 au 24 octobre.

Quand Mohamed Mbougar Sarr a reçu le Prix Kourouma pour son premier roman, Terre ceinte (Présence africaine, 2015), il incarnait, à 25 ans, «le jeune auteur africain dégoulinant de promesses» dont il s’amuse au début de La Plus Secrète Mémoire des hommes.

Depuis, il n’a pas chômé: trois romans et une flopée de prix plus tard, il n’a plus besoin d’endosser l’habit encombrant du bon élève de l’école française. Terre ceinte évoque le djihadisme dans le Sahel, Silence du chœur (Présence africaine, 2017) traite de l’accueil des migrants, De purs hommes (Philippe Rey, 2018) révèle la condition des homosexuels en Afrique de l’Ouest. Sans réduire ces ouvrages à leur thème, ils présentent tous trois une dimension sociale et politique.

Une poétesse disparue

La Plus Secrète Mémoire des hommes doit son titre à une superbe citation tirée des Détectives sauvages de Roberto Bolaño. «Ce livre s’articule autour de la quête d’un groupe de jeunes romantiques sur les traces d’une poétesse disparue. Je peux dire qu’il m’a affranchi et m’a autorisé à mettre la littérature au centre du roman. L’inventivité de la langue, l’humour, l’ironie de Bolaño m’ont donné le courage de me risquer sur ce territoire», dit l’auteur, contacté par téléphone. Avec succès, tant La Plus Secrète Mémoire des hommes, vibrant de foi dans le pouvoir des mots, très référentiel, emporte dans sa complexité vertigineuse.

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Livre mythique

La Plus Secrète Mémoire des hommes est dédié à Yambo Ouologuem (1940-2017). En 1968, ce jeune auteur malien recevait le Prix Renaudot pour Le Devoir de violence, un roman pamphlétaire, volcanique, audacieux. Des accusations de plagiat ont brisé net la carrière de l’auteur. Après quelques tentatives malheureuses, il s’est replié dans l’amertume et le silence. Réédité plusieurs fois, ce livre mythique a rencontré depuis une nouvelle fortune. Mbougar Sarr transpose le drame de Ouologuem trente ans plus tôt. En 1938, son héros, T. C. Elimane, connaît également la gloire et le discrédit pour Le Labyrinthe de l’inhumain, dont nous ne lirons que la première phrase.

Blessé, l’auteur disparaît et le livre, retiré du commerce, devient un objet de fantasmes pour les jeunes auteurs africains. Parmi lesquels le narrateur, Diégane Latyr Faye. En 2018, ce jeune Sénégalais, auteur d’un roman vite oublié, mène à Paris une vie consacrée à la littérature. Pour lui, c’est une question incarnée qui met en jeu son existence. Quand il n’écrit ou ne lit pas, il passe ses soirées avec d’autres jeunes auteurs à s’interroger sur le sens de leur travail, sur l’engagement politique, sur le lieu d’où écrire et sur leur condition souvent humiliante d’écrivains africains auxquels on demande de l’exotisme, mais pas trop, une langue nouvelle, mais pas exagérément non plus et «qui cherchent l’adoubement du milieu littéraire parisien».

«L’Araignée-mère»

Grâce à une rencontre de hasard avec une écrivaine africaine, Diégane Latyr Faye accède enfin au Labyrinthe de l’inhumain qui agit sur lui comme une révélation. «Moi aussi, j’ai cherché longtemps Le Devoir de violence, je l’ai lu d’abord dans une édition à laquelle il manquait des pages! C’est un livre essentiel, qui ouvre des espaces inexplorés, une mise en fiction de l’Histoire», dit Mbougar Sarr. Armé du livre d’Elimane, Diégane Latyr Faye part à la recherche de son auteur à travers les témoignages et les archives. Dans cette partie, très drôle, l’auteur pastiche la réception dans la presse de l’époque. Comme l’histoire se déroule pendant la période coloniale, le racisme s’y donne cours avec plus de liberté qu’en 1968, face à Ouologuem: joutes verbales entre la droite et la gauche, discours scientifique menteur pour confondre l’auteur de plagiat. D’ailleurs, comme maudits, ces critiques connaîtront tous une fin tragique, réjouissante mais inquiétante pour notre profession!

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Dès lors, le roman s’élargit en récits enchâssés qui cernent la figure absente d’Elimane, en allers et retours dans le temps. Après une initiation érotique brutale, la célèbre écrivaine africaine, «l’Araignée-mère», ouvre au jeune auteur l’univers d’où est issu, comme elle, l’auteur mythique du Labyrinthe de l’inhumain. Ce retour sur une Afrique rurale, imprégnée de forces surnaturelles, prise entre le désir d’assimilation au modèle colonial et la résistance du mode de vie traditionnel, se déroule comme une vision, troublante de vérité.

Animisme poétique

Le temps et l’espace, les vivants et les morts s’y trouvent convoqués à travers les proches d’Elimane et l’ombre de sa mère. Ces évocations répétées d’un monde surréel n’ont rien de décoratif: pour Mbougar Sarr, «c’est une dimension très présente dans l’imaginaire profond de ma culture, admise naturellement. Cet animisme méprisé est inscrit en moi. Littérairement, il a une valeur poétique et donne de la profondeur au réel. J’appartiens à une fratrie de sept garçons dont l’imaginaire a été formé par les contes, les jeux de langue, les récitations de ma mère et des grands-mères, tantes, cousines, c’est pourquoi le récit est souvent porté par des femmes.»

Puis le récit s’éloigne de l’Afrique pour s’élargir à l’histoire du début du XXe siècle. On suit Elimane sur les vestiges de la Grande Guerre à la recherche des traces de son père, qui a choisi de s’engager pour la France. On le retrouve ensuite en Argentine où, libéré de son image de colonisé, il est fêté comme un pair par le milieu littéraire – les sœurs Ocampo, Ernesto Sabato et Gombrowicz. On comprendra plus tard les vraies raisons de ce séjour en Amérique latine, elles ont à voir avec les sombres heures de l’Occupation. Fallait-il ce détour dans un livre déjà débordant? «Dans ce contexte, il me semblait impossible de faire l’impasse sur le nazisme et ses conséquences.»

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La Plus Secrète Mémoire des hommes s’achève au Sénégal. Toujours en quête de son héros, Diégane Faye arrive à Dakar au milieu des manifestations étudiantes de 2018. La question de l’engagement se pose à lui de manière frontale. Dans une longue lettre, son camarade congolais Musimbwa lui dit qu’il se retire du microcosme littéraire pour entreprendre une action collective, dans son pays. Faye, lui, choisit de boucler sa quête d’Elimane. Qui a raison? A ce tournant de sa vie, en pleine maîtrise de ses moyens littéraires, Mbougar Sarr ne donne pas de réponse. La puissance narrative de La Plus Secrète Mémoire des hommes, son lyrisme et sa drôlerie, sa générosité jusque dans ses excès de foisonnement, parlent pour sa destinée d’écrivain, où que ce soit.

Signalons que son livre est coédité à Paris et au Sénégal dans une maison fondée par Felwine Sarr et Boris B. Diop. L’auteur sera présent au Salon du livre de Genève.


Roman
Mohamed Mbougar Sarr
«La Plus Secrète Mémoire des hommes»
Philippe Rey/Jimsaan, 462 p.


Le Salon du livre de Genève 2021

Pour la deuxième fois, le Salon du livre de Genève se tiendra en automne et en ville. Du 21 au 24 octobre, les manifestations auront lieu dans des lieux culturels – salles de théâtre, bibliothèques, musées, librairies – à partir d’un centre, l’Ice-Bergues, situé 3, place des Bergues, au cœur de la ville. On pourra notamment rencontrer les auteurs et autrices romands Michel Layaz, Laurence Boissier, Matthieu Mégevand, Max Lobe ou Salomé Kiner.

Invitée d’honneur, la romancière Maylis de Kerangal a choisi de mettre l’accent sur le dialogue que la littérature entretient avec les autres modes d’expression. Ainsi, au Palais de l’Athénée, la musique: alors que Gaëlle Josse et Jean-Philippe Toussaint évoquent leur rapport à la musique classique, Maria Pourchet et François-Henri Désérable font vibrer le jazz dans leur écriture. A l’Association pour la danse contemporaine, Laura Ulonati et Jean-Baptiste Del Amo disent par quels vecteurs passe l’expression de l’identité.

Avec leurs outils respectifs, philosophes et écologistes posent la question du rapport au vivant. On pourra rencontrer André Comte-Sponville, Jean-Louis Etienne, Bernard Werber, Cyril Dion.

A l’Ice-Bergues, la politique est au programme à travers le regard sur la Suisse de Micheline Calmy-Rey. Et la question afghane est analysée par Olivier Weber, Ava Djamshidi et le cinéaste Philippe de Poulpiquet.

Dans le cadre du Salon africain, David Diop et Mohamed Mbougar Sarr évoquent la figure de Yambo Ouologuem. Le Prix Kourouma sera décerné le 22 octobre à 18h, à l’Ice-Bergues.

Renseignements et conditions sanitaires: www.salondulivre.ch