Le Prix Goncourt 2021 a été attribué à Mohamed Mbougar Sarr pour La plus secrète mémoire des hommes (Philippe Rey/Jaaman). Les autres candidats étaient Christine Angot, déjà Prix Médicis pour Le Voyage à l’Est, Sorj Chalandon et Louis-Philippe Dalembert. Depuis sa sortie, en août, le roman de l’auteur sénégalais a connu un accueil critique chaleureux et il a été sélectionné pour tous les principaux prix littéraires.

La mission originelle du Goncourt

En désignant un écrivain aussi jeune (31 ans), les jurés renouaient avec la mission originelle du Goncourt qui devait être, selon les fondateurs, un prix de découverte. La plus secrète mémoire des hommes est une œuvre complexe, ambitieuse et très charpentée qui mérite largement cette distinction. Mais celle-ci marque aussi un anniversaire que les jurés ne pouvaient pas ignorer: il y a juste cent ans, un auteur français, originaire de Guyane, René Maran, devenait le premier lauréat «de couleur» à recevoir le Prix Goncourt. C’était pour Batouala (réédité par Albin Michel). Depuis, le Martiniquais Patrick Chamoiseau, en 1992, pour le remarquable Texaco, reste le seul autre auteur noir primé.

Mises en abyme

Batouala, qui se déroule en Afrique noire, a été violemment critiqué pour la vision qu’il donnait du colonialisme. Par la suite, Maran a également été accusé de plagiat car il semblait impossible qu’un auteur «nègre» maîtrisât à ce point la langue française.

Mohamed Mbougar Sarr a certainement eu une pensée pour son prédécesseur dont il a préfacé Un homme pareil aux autres (Le Typhon). Mais, autre mise en abyme, le héros de La plus secrète mémoire des hommes, T. C. Elimane, est lui aussi un auteur noir, accusé de plagiat. Le modèle dont il est inspiré n’est toutefois pas Maran, mais Yambo Ouologuem, qui reçut le Renaudot en 1968 pour Le Devoir de violence. Accusé de plagiat, lui aussi, il se retira au Mali dans le silence.

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Livre culte

Mohamed Mbougar Sarr a eu la belle idée de déplacer cette destinée tragique trente ans plus tôt, juste avant la guerre. T. C. Elimane est l’auteur à succès d’un livre culte, Le Labyrinthe de l’inhumain. Il est fêté, célébré, mais très vite, la polémique enfle. Cet Africain, ni assez Blanc ni assez Noir pour la critique française, est à son tour accusé de plagiat.

Le narrateur de La plus secrète mémoire des hommes, Diégane Latyr Faye, est un jeune auteur sénégalais contemporain, «dégoulinant de promesses», alter ego de l’auteur, obsédé par le livre et par la figure de T. C. Elimane. Il se met sur les traces de l’écrivain disparu, retrace sa généalogie, le suit à travers deux guerres mondiales, la décolonisation, et jusqu’en Amérique latine avant d’aboutir au Sénégal, lors des émeutes de 2011.

Sous l’égide de Roberto Bolaño

Par une suite de récits enchâssés, Mohamed Mbougar Sarr a construit une œuvre d’une grande envergure. Placée sous l’égide de Roberto Bolaño auquel elle doit son beau titre, La plus secrète mémoire des hommes est un hommage à la littérature. Pour Diégane Latyr Faye et ses amis, jeunes auteurs africains cherchant leur place à Paris, T. C. Elimane est à la fois modèle et énigme. Ils se posent la question du sens de leur travail. Leur place est-elle dans le monde littéraire parisien ou dans leur pays d’origine; dans la littérature pure ou dans l’action?

Prix Kourouma en 2015

Mohamed Mbougar Sarr n’a pas résolu cette question. Fils de médecin, aîné d’une fratrie de sept garçons, lycéen exemplaire au Prytanée de Saint-Louis au Sénégal, il est venu en France doté d’une bourse pour écrire une thèse de sociologie qu’il ne terminera sans doute pas cette année. En 2015, son premier roman, Terre ceinte (Présence africaine) lui vaut le Prix Kourouma, à 23 ans. En 2017, Silence du chœur traite de l’immigration. De purs hommes (2018) interroge le statut de l’homosexualité en Afrique noire. Avec La plus secrète mémoire des hommes, le jeune auteur atteint une maîtrise remarquable des formes et des contenus. Les références plus ou moins cryptées, l’habileté stylistique qui suit les narrateurs et les époques où ils se situent, les pastiches et les variations de registre désignent l’excellent élève des grandes écoles françaises. La puissance narrative, la générosité et l’enthousiasme donnent à ce tour de force une ampleur qui emporte.

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