Carlos Liscano. Souvenirs de la guerre récente. Trad. de Jean-Marie Saint-Lu. Belfond, 162 p.

Dans Le Fourgon des fous (lire le SC du 25.3.2006), Carlos Liscano montrait comment il était venu à la lecture puis à l'écriture en prison. Dans Souvenirs de la guerre récente, ouvrage antérieur, le même thème de la liberté intérieure est décliné sur le mode de la fable. «J'étais marié depuis peu et j'avais une maison à moi», écrit le narrateur. Des militaires frappent à sa porte: on croit à une arrestation, c'est une mobilisation. La guerre menace, les citoyens sont appelés à défendre la frontière.

Le conflit n'éclatera pas: dans sa préface, Liscano paie sa dette au Désert des Tartares et aux Sept Messagers de Dino Buzzati, lus en prison. Son narrateur est confronté à l'absurdité d'une discipline militaire obsessionnelle qui ne se heurte jamais à la réalité de l'ennemi. Ses timides tentatives de révolte sont vite neutralisées. Il intériorise sans difficultés majeures les consignes les plus inutiles, avale l'eau chaude qui est distribuée chaque matin sous le nom de café, transcrit des consignes en anglais dont il ignore le sens.

Sa vie d'antan s'évapore. Le temps se dilate, les années se succèdent, rythmées seulement par la lettre annuelle envoyée à sa femme. Le monde extérieur s'évanouit sans douleur. L'infantilisation des soldats et des officiers est complète. Ces «souvenirs» commencent donc sur le mode de l'ironie. Mais insensiblement, le ton change: dans la scrupuleuse obéissance aux règles, dans son aliénation même, l'homme trouve la paix intérieure. Carlos Liscano le sait par expérience: «Le moine, le soldat et le prisonnier sont libres. Tous leurs problèmes sont réglés par la loi. Il suffit de la suivre. Même la désobéissance trouve sa punition. Tout est tracé.»

Le soldat sans guerre découvre l'introspection, la communion avec le cosmos. Il a le temps. Un médecin passionné d'espéranto lui sert de maître à penser. «Un nazi», dit Liscano de ce prêcheur qui prône le retour à la nature, un dangereux séducteur. Car si la docilité libère, elle peut aussi transformer en bourreau. «Voyez Eichmann, il n'a fait qu'obéir jusqu'au bout.»

A sa sortie de prison, Carlos Liscano s'est trouvé démuni, incapable de subvenir à ses besoins. L'exil et l'écriture lui ont permis de se reconstruire. Son soldat sans combat ne supportera pas le retour au monde extérieur: il ne verra pas d'autre issue que de rempiler, de «rentrer à la maison».