Grande interview

«Les moines ne sont pas dans le monde, mais dans le temps»

Avec son épouse Marie Arnaud, Jacques Debs a rencontré, filmé et photographié des monastères à travers toute l’Europe. Un grand pèlerinage qui est devenu un livre et une série documentaire. Retour sur une odyssée spirituelle

De l’Irlande à l’Arménie, de l’Espagne à la Russie, l’Europe vue par satellite. L’image descend, s’approche de la pointe d’une église par les airs. On aperçoit des moines ou des moniales qui font signe à la caméra qui s’approche. Plus tard, après la visite, l’image s’envolera vers un autre monastère. De basilique en cathédrale, de clocher en icônes, de foules en ermitage, de cimetières en labyrinthes, Marie Arnaud et Jacques Debs invitent à traverser l’Europe, à la rencontre de moines et de moniales d’aujourd’hui, à contempler, presque d’un coup d’œil, l’histoire vivante de communautés religieuses qui ont façonné le continent.

Lire aussi: Femmes, climat, migrations: ce que Noël nous dit

«Pour nos soixante ans, nous avions décidé de faire un pèlerinage sur le chemin de Saint-Jacques; une partie du chemin, tant que la vie nous le permettait», raconte Jacques Debs que l’on rencontre à Paris, dans un café, non loin du métro Bonne Nouvelle. «Puis, nous nous sommes dit, continue-t-il, pourquoi ne pas rêver plus grand et faire un grand pèlerinage européen…»

Voici donc cinq films réalisés pour Arte et un livre paru aux Editions Zodiaque – «une référence pour l’art chrétien» –, fruits du rêve de Marie Arnaud – qui, ce jour, n’a pas pu venir au rendez-vous – et de Jacques Debs. Marie Arnaud et Jacques Debs, mariés depuis vingt-cinq ans, font des films et des livres. Au cours de leur vie, ils ont raconté, filmé, photographié des spiritualités à travers le monde, du Mexique au Japon, de l’Islande au Proche-Orient. Jacques Debs revient aujourd’hui sur leur grand pèlerinage à la rencontre des mystiques d’Europe.

Quels ont été les points d’ancrage de ce pèlerinage européen? Il y a quatre lieux que nous considérons comme les piliers spirituels de l’Europe. Le mont Athos pour l’orthodoxie. Le Mont-Saint-Michel en France. Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne, même si ce n’est plus un monastère mais un séminaire, une communauté qui accueille des pèlerins du monde entier. Et puis la laure de la Trinité-Saint-Serge, le monastère impérial dans la région de Moscou. Il y avait encore une Eglise à laquelle nous tenions beaucoup, ni orthodoxe, ni catholique, l’Eglise arménienne. Pour le reste, nous avons construit le récit en fonction des coups de cœur.


Qu’est-ce qui a nourri vos coups de cœur? Nous voulions des lieux magnifiques. Nous voulions que le public soit émerveillé, parce que l’émerveillement, comme le dit Aristote, c’est la clé de la connaissance. L’emplacement d’un monastère ne raconte pas seulement un lieu mais aussi le rapport de l’être au lieu, de ce que le lieu révèle de lui-même. Ce sont des lieux magiques, telluriques. Les moines ne s’installent pas par hasard. Souvent des mystiques anté-chrétiens ont vécu là – comme, paraît-il, au Mont-Saint-Michel ou au mont Athos durant la Grèce antique. Nous voulions aussi nous rendre en Géorgie où l’Eglise est miraculée. La Pologne nous a intéressés à cause du monastère de Niepokalanow où se trouvent des moines pompiers.


Quelles étaient vos interrogations de départ? Nous voulions savoir si la vie monastique est encore vivante. Si elle est utile. En quoi? Nous sommes allés vers ces gens en leur demandant: qu’est-ce que vous faites? Pourquoi vous retirez-vous du monde dans des monastères? Qu’est-ce que ça signifie? Et nous nous sommes rendu compte que le monastère, très souvent, à part certains qui sont vraiment contemplatifs et retirés, est une entreprise qui gagne de l’argent. Contrairement à ce qu’on croit, cet argent va certes aux bâtiments et à la vie de la communauté, mais les bénéfices sont redistribués à des associations de la région. Les monastères n’accumulent pas de richesses.


Quelle place occupent ces moines dans leur région? Ils savent ce qui se passe autour d’eux et s’insèrent dans le tissu social. Ils sont au courant du monde, tout en n’y étant pas. Comme le disent les moines: il y a les gens du monde et nous. Pour nous, les moines sont des antennes entre l’inframonde qui est en bas, le supramonde qui est en haut. Grâce à cela, ils deviennent un peu – beaucoup – les témoins de l’invisible. Voilà pourquoi, nous les avons appelés «témoins de l’invisible».


Est-ce facile d’approcher ces communautés? Nous avons une expérience des mystiques Marie et moi. Or ces moines sont des mystiques. Avec les mystiques, c’est rapide. Ils vous voient, lisent ce qu’il y a à lire en vous et savent. Nous avons pris rendez-vous et sommes allés nous présenter, Marie et moi, seuls, sans caméra, sans rien, pour parler et faire comprendre qu’on ne faisait pas un film sur eux, mais sur les monastères en Europe et qu’ils s’inséraient dans une trame. C’est ce qui les a séduits. Le fait aussi que nous n’allions pas rester longtemps chez eux. Ceci dit, une équipe de cinéma, c’est encombrant pour une communauté, d’autant que nous avons fait tourner des drones à l’intérieur des basiliques. C’était assez échevelé et désarçonnant pour ces pauvres moines et moniales. Mais ils ont joué le jeu.


Avez-vous pu filmer partout? Nous pensions que nous allions être obligés de constituer deux équipes, une féminine pour les monastères de femmes, une masculine pour les hommes. Mais du côté des femmes, on nous a dit: vous venez avec qui vous voulez. Chez les hommes, ça a été moins évident. Les femmes sont interdites au mont Athos et dans un des monastères bénédictins, les femmes n’ont pas pu entrer au réfectoire pour ne pas gêner les moines. Mais nous, les hommes, nous sommes rentrés partout: même dans les cellules, ces lieux de l’intimité la plus totale du moine ou de la moniale, où même l’abbé ne rentre pas. A Saint-Guilhem-le-Désert, nous avons été invités dans une cellule. Et la moniale nous a dit ce très beau mot: cette cellule n’est pas celle d’une prison, c’est une cellule biologique, vivante.


Qu’est-ce qui les a amenés là? Tous ont été appelés. Je ne pense pas qu’on puisse résister à cette vie si on n’a pas été appelé. Ce qui est étonnant, c’est que l’appel vient à travers un lieu. Un moine cistercien d’Orval le dit: c’est parce que c’était lui et parce que c’était moi; un moine arménien dit la même chose: j’ai su en arrivant ici que j’y passerai ma vie. C’est difficile à comprendre. Ce sont des gens qui ne sont pas dans le monde, mais dans le temps. C’est ce qui fait leur force.

Moines et moniales doivent faire trois vœux: pauvreté, obéissance et chasteté. Comment le vivent-ils? Pour certains monastères, il y a même un quatrième vœu: celui de stabilité. Vivre, travailler et mourir dans le même lieu. Vous épousez le lieu, la communauté, tout. Le vœu de pauvreté, tous nous ont dit qu’il ne posait aucun problème. Ils n’ont rien mais leurs besoins sont comblés. L’obéissance est un vœu très profond: l’un d’eux nous a dit, si on regarde la chose superficiellement, c’est facile, on exécute des ordres. Mais si on veut aller en profondeur, c’est un laisser-aller de son moi, et c’est douloureux.


Et la chasteté? Nous avons eu des réponses très crues: nous sommes des hommes, nous sommes des femmes et nous sommes travaillés. Le moine arménien le dit, le vœu de chasteté, ce n’est pas qu’une histoire de comportement, il faut aussi des pensées pures. Ce n’est pas facile. Mais ils assurent que ce que nous vivons dans le monde est si fade par rapport à ce qu’ils vivent, eux, que cela ne finit par ne plus poser de problème.


L’un des moines vous dit: «Le monastère est un hôpital et nous sommes les malades.» C’est ce qu’ils disent, il faut les croire. Une autre phrase nous a frappés, et deux moines nous l’ont dit, l’un du Mont-Saint-Michel, l’autre du mont Athos: un monastère ne sert à rien. Dans la logique du monde, cela ne produit rien et cela coûte de l’argent. Mais du point de vue des vraies valeurs – la charité, l’amour, la compassion, le partage, le désintéressement –, évidemment, c’est primordial.


Vous avez choisi, dites-vous, d’observer des «permanences», qui de tout temps et partout font partie de la vie monastique. Quelles sont-elles? L’une d’elles est politique. Ces monastères se sont construits et ont souffert en fonction de l’histoire de l’Europe. La péninsule Ibérique a subi des occupations arabes, les Balkans et la Grèce, des occupations ottomanes et la Russie, le joug tataro-mongol. Toute cette partie de l’Europe a une conscience très vive de son rapport avec le monde musulman, qui n’a jamais été apaisé, ni pacifique. Ce qui explique beaucoup de choses aujourd’hui. Autre permanence: toutes ces communautés vivent selon une structure proposée par saint Benoît: ora et labora, prie et travaille. Que ce soit chez les orthodoxes ou les catholiques ou même Chemin Neuf, c’est la même structure spirituelle qui forge toute la vie. Parce que vous êtes structuré spirituellement, tout le reste de votre vie est structuré.


Et l’esthétique? C’est encore une permanence. Elle est au service de la foi, ce n’est pas l’art pour l’art. L’esthétique touche la peinture, l’architecture, le chant, tout. Comme le christianisme est une religion incarnée, les six sens sont sollicités – le sixième étant l’intuition. Vous assistez à une messe, il y a les habits, les déplacements. C’est un ballet. Pour l’odorat, il y a l’encens, pour l’ouïe, le chant. Vous avez le goût quand vous communiez; le toucher parce qu’on se donne la paix. Tous les sens sont concernés, y compris le sixième qui est la relation avec l’au-delà.


Toutes ces permanences, pour vous, dessinent un continent? Le christianisme à nos yeux est un fleuve qui n’est jamais plane, qui a des cours parfois tumultueux, des cascades. Il est irrigué en permanence par le judaïsme, par la civilisation gréco-romaine et les cultures vikings, celtes, hanséatiques, germaniques, balkaniques, slaves. C’est ça le christianisme du point de vue européen. C’est ce qui fait que l’Europe est unie spirituellement de l’Irlande à la Russie, de la Grèce au Nord, par cette trame-là. La politique, évidemment, joue, mais ce n’est pas ça qui fait l’Europe: elle est avant tout spirituelle.


Questionnaire

Que lisez-vous en ce moment? J’ai redécouvert Homère et Racine. Depuis un an, je suis retombé dedans. J’aime beaucoup Péguy. Ce sont les auteurs que je chéris aujourd’hui, mais je suis curieux de tout.


Un lieu de retraite? Saint-Guilhem-le-Désert, j’aime beaucoup cet endroit.


Si vous deviez prononcer un vœu, quel serait-il? Des trois? Aucun.


La qualité que vous préférez chez les autres? La générosité, je pense.


Un cadeau de Noël? Notre livre et le DVD bien sûr.

Marie Arnaud, Jacques Debs, «Monastères d’Europe. Les témoins de l’invisible», Zodiaque/Arte Editions, beau livre.

Marie Arnaud/Jacques Debs, «Monastères d’Europe. Témoins de l’invisible», série documentaire, DVD, Arte Editions.

Publicité