Il a 22 ans, porte des jeans slim, des baskets patraques et une basse presque aussi grande que lui. Il ressemble à tous les garçons de son âge qui écoutent du rock, connaissent le décalage horaire entre Londres et New York et croient qu’Internet est la porte essentielle vers l’immobilité active, le savoir total et la reconnaissance en un clic. Il s’appelle Abundance Mutori et il est né dans une espèce de bidonville amélioré, à proximité des chutes Victoria, au Zimbabwe. Quand il était enfant, il n’avait pas les moyens d’acheter une guitare ou un clavier. Mais son père tricotait à l’église avec une vieille basse, dont il lui a inculqué les rudiments. Même pas dix ans plus tard, Abundance joue dans Mokoomba, le groupe africain le plus captivant du moment.

On les rencontre dans les coulisses du Festival d’Essaouira, au Maroc, il y a quelques semaines. Au cœur de loges pleines de tapis et d’indolence. Abundance, la gouaille discrète, un chapeau qui lui mange la moitié du visage, a jeté un œil sur le concert du bassiste camerounais Richard Bona. «Je ne peux pas m’en empêcher, vous savez il est un modèle pour moi.» Bona a appris son instrument tout seul, à force de copier ce qu’il entendait; il s’est installé à Paris, puis à New York, il joue aujourd’hui avec ce que le jazz compte de maîtres, de Pat Metheny à Herbie Hancock. Mokoomba a fait un autre pari. Gagner le monde depuis son infime zone frontière, perchée entre la Zambie, l’Angola, le Botswana.

«Nous vivons à douze heures de route d’Harare, notre capitale, très loin de tout. Et pourtant, nous ­avions l’impression de grandir dans un épicentre, au milieu d’un tas de cultures dont nous avons appris les rythmes et les sons.» Ils citent sans hiérarchie, parmi leurs influences: Michael Jackson, la pop anglaise, Salif Keita, Youssou N’Dour, le reggae, Baaba Maal. Ils ont baptisé leur style afro-fusion, le ragoût épicé des inspirations multiples, du Sahel et de Los Angeles, dans une frénésie de jeu et un appétit de conquête qu’on n’avait pas rencontrés depuis les rappeurs de Johannesburg Tumi and The Volume. Sauf que eux ne proviennent pas d’une mégalopole africaine, mais de l’excroissance reculée d’un Etat encastré.

Le Zimbabwe a beaucoup compté en musique, en particulier après la reconnaissance tardive de son indépendance au début des années 1980. Il y avait là un carrefour de styles, de culture vocale, de tambours battants et de guitares bandées. Mais au fil des ans, l’épidémie du VIH, qui touche près d’un adulte sur cinq dans le pays, a eu des conséquences sur l’industrie musicale. «Pratiquement, tous les artistes d’importance sont morts. Cela a mis un terme brutal au renouveau du rythme zimbabwéen. Désormais, les choses semblent aller un peu mieux et nous sommes prêts à prendre le flambeau.» Mokoomba est né sur un cimetière et son répertoire est saturé d’hommages aux génies défunts et d’appels à la prévention contre le sida.

Le pays, grand comme dix fois la Suisse pour 12 millions d’habitants seulement, est surtout connu à l’étranger pour le règne interminable de son presque nonagénaire de président, Robert Mugabe. Abundance ne sourit plus quand on le questionne sur ce petit père plénipotentiaire qui plane sur le territoire depuis sa propre naissance. «Nous avons fait le choix conscient de ne pas aborder la question politique avant d’avoir un rayonnement suffisant pour être crédibles.» Le texte semble appris. La grimace, réflexe. Il ne faudra pas trop de temps, probablement, pour que Mokoomba bénéficie de la notoriété que le groupe escompte pour s’exprimer. Dans leurs récents passages à Londres, sur les plateaux de la BBC et dans les clubs, ils se sont attiré des louanges que peu d’orchestres africains ont connues.

C’est qu’ils sont bons. Leur album Rising Tide mêle ce qu’ils ont récolté sur leur route, l’afro-beat nigérian, les syncopes de Kingston, de grosses voix magistrales sur des chœurs d’angelots, la guitare entêtante, le maelström impeccable d’enfants africains pour lesquels les racines ne sont pas des chaînes. «Nous sommes nés sur ce continent et nous en sommes fiers. Mais il n’est pas utile de nous mettre systématiquement dans la case Afrique. Nous sommes des jeunes qui, comme tous les jeunes, puisent à toutes les sources.» Ils ont commencé par conquérir leur pays, avec une langue minoritaire qui n’avait jamais dépassé le cadre de sa communauté: le tonga. Puis, ils se sont attaqués à la région, ont choisi un producteur ivoirien, Manou Gallo, connu pour son travail avec Zap Mama. Finalement, depuis deux ans, ils mangent de la route. Trois mois de tournée européenne, pour commencer.

Quelque chose a changé dans cette génération. Il y a trente ans, quand les premiers musiciens africains commençaient à être sérieusement écoutés de ce côté-ci de la Méditerranée, ils devaient porter leurs origines en bandoulière, incarner une forme d’exotisme destinée aux voyageurs frustrés. Mokoomba, avec leur spectacle rock en diable, leur allure de gavroches mondialisés, l’astuce dont ils usent pour incorporer le soukous congolais et le funk américain, prouve que l’Afrique n’est déjà plus ce continent des antipodes et des marges. «Pourquoi vivrions-nous ailleurs? Puisque tout est à portée de main?»

Paléo Festival. Mokoomba en concert le 23 juillet à 22h et le 24 juillet à 17h15. Village du Monde. www.mokoomba.com

Leur répertoire est saturé d’hommages aux génies défunts emportés par le sida