Musique

Molécule, une musique électro givrée

Le Parisien Romain Delahaye s’est exilé six semaines au Groenland, en plein hiver. Il en a rapporté un album majestueux, fruit d’une immersion totale dans un monde parallèle

Le Groenland victime du tourisme de masse? Pas certain que ça puisse arriver un jour. En hiver 2017, Romain Delahaye a voulu se rendre dans un village perdu à l’est du pays. Un premier avion sans histoire depuis Paris, puis quatre jours passés à Reykjavik en attente d’une fenêtre météo clémente pour prendre le deuxième, un coucou à hélices un peu flippant. Une fois sur place, il a dû enchaîner avec deux hélicoptères, eux aussi soumis aux caprices du ciel, puis huit heures de traîneau à chiens lesté de ses 172 kilos de matériel. Il a bien cru tout perdre à quelques centaines de mètres du but.

«La glace était dangereuse dans le dernier fjord, raconte-t-il. On était à 500 mètres du bord, mais il y avait mille mètres de fond et des courants mortels juste en dessous. Si tu passes à travers, tu te fais aspirer et tu es mort en moins d’une minute. On ne pouvait pas sauter du traîneau qui s’enfonçait car c’était encore plus périlleux. Le voyage a commencé à ce moment-là, mais on a vraiment flippé. Je ne suis pas venu ici pour mourir, me disait mon cameraman. Et je ne savais pas comment le réconforter.»

Des compositions hypnotiques 

La glace a finalement tenu et il a pu prendre ses quartiers à Tiniteqilaaq, ses 80 habitants pour 300 chiens. Romain Delahaye est «musicien électronique», dira-t-on pour faire simple, et il avait besoin de quitter Paris pour optimiser son inspiration. «Je pars toujours avec un dogme artistique: j’emmène tous mes instruments et mes micros, je m’immerge dans l’ambiance locale, je pars d’une page blanche sans idée préconçue et je ne sais pas quels sons je vais rencontrer. Je m’impose de tout créer sur place et de ne pas rajouter une note au retour en France.»

Enregistrements, dérushage et création: une formule qui lui a permis de composer 15 titres sur place et d’en retenir dix pour -22.7°C. Un album envoûtant qui n’a cependant rien à voir avec la musique concrète ou un assemblage de sons hors mélodie. Les compositions sont hypnotiques, tantôt douces pour retranscrire la grâce de cette terre immaculée, parfois d’une violence sourde pour souligner la terrifiante dureté du quotidien.

Coupé du monde

Le Français, qui travaille sous le nom de Molécule, a vécu là-bas six semaines dans une bicoque avec une table, deux chaises et deux matelas posés au sol. L’électricité pour ses machines, bien sûr, mais pas d’eau courante et des toilettes sèches. Les balades pour aller capter ses sons? En raquettes, essoufflé par le froid, la neige jusqu’à la taille et le fusil dans le dos – obligatoire en cas de rencontre improvisée avec les ours polaires.

Et une communication quasi impossible avec les locaux, barrière de la langue oblige: «Et puis il y a l’alcool qui fout le bordel. On nous avait prévenus de ne pas boire avec eux, mais on avait quand même l’intention de se faire un truc rock’n’roll à la fin. On ne l’a pas fait, parce que ça peut être dangereux. Ils peuvent se battre entre eux ou se tirer dessus quand ils ont trop bu; et c’est quand même le pays avec le taux de suicide le plus élevé au monde. Sinon ils sont sympas, souriants et joueurs.»

A lire: L’Islande, l’île aux sons

L'aboiement des chiens 

Et puis les chiens… Tout sauf des peluches, manifestement. «Leurs aboiements, c’est le seul bruit qu’on entend, en plus de deux ou trois gars bourrés qui crient et qui pleurent. S’il y en a un qui n’est pas attaché dans le village, il est abattu sur-le-champ. Une petite fille venait d’ailleurs de se faire tuer quelques mois avant mon arrivée.»

Il est facile de comprendre l’influence d’une telle ambiance sur ses créations. On se sent prisonnier en hiver au Groenland. Le village a ainsi été coupé du reste du monde pendant deux semaines lors de son séjour: hélicos cloués au sol à cause des tempêtes à répétition, et aucune possibilité d’évacuation en cas d’urgence.

Romain Delahaye a également dû composer avec un autre univers, celui de l’invisible: «C’est un truc mystique, mais tous les chasseurs ont vu des fantômes ici. Au début du siècle dernier, ils étaient payés par l’Etat pour chasser les Qivitoq, ces personnages mi-fantômes mi-hommes rejetés par la communauté et qui revenaient rôder autour des villages. Tu ressens quelque chose, tu as l’impression que des gens te regardent dans cette vallée. Tu prends tout en pleine gueule et tu dois digérer rapidement pour en faire quelque chose. La musique, c’est le refuge qui m’a permis de tenir.»

Mondes parallèles

Le musicien ne pourrait plus se passer de ce processus créatif. «Le travail de studio est passionnant, certes, mais c’est incomparable, ajoute-t-il. Il y a une prise de risque humaine et artistique, je ne sais jamais si je vais pouvoir ramener quelque chose de bien, c’est sans garantie. Mais mes partenaires sont plutôt excités par ce genre de collaboration, ils s’embarquent dans quelque chose avec une dimension humaine très forte.»

Une démarche similaire à son projet précédent, 60° 43' Nord, sorti en 2015: il s’était embarqué plusieurs semaines sur un chalutier en vadrouille au nord de l’Ecosse pour là aussi capter ses sons dans un rafiot d’un autre âge, logé au dernier sous-sol avec des fuites d’eau partout dans la cabine. Il ne souhaite pas encore révéler sa prochaine destination, mais dit malgré tout qu’il sera encore question de bouleversements, aussi bien auditifs qu’au niveau de la conscience. Une étape supplémentaire vers des mondes parallèles et inspirants.


Molécule, «-22.7°C» (Mille Feuilles/Because Music). Un livre de deux cents pages contenant deux vinyles a également été édité chez Classic Paris.

Publicité