La Grande Migration, catalyseur culturel

Le Museum of Modern Art de New York consacre une exposition à Jacob Lawrence. Le peintre afro-américain, adepte d’un «cubisme dynamique», raconte dans une fresque de 60 tableaux un épisode fondamental de l’histoire des Etats-Unis

Une fresque éloquente d’un pan méconnu de l’histoire américaine. En exposant une série de soixante tableaux de Jacob Lawrence, le Museum of Modern Art (MoMA) de New York donne un relief contemporain à l’œuvre du peintre afro-américain (1917-2000) qui rend compte de la Grande Migration, ce mouvement migratoire qui poussa près de six millions de Noirs à fuir le Sud rural et pauvre pour le Nord urbain et industriel. L’exposition intitulée One-Way Ticket: Jacob Lawrence’s Migration Series and Other Visions of the Great Movement North marque le centième anniversaire de cet exode massif, qui débuta en 1915, peu avant que l’Amérique n’intervienne dans la Première Guerre mondiale.

Ce mouvement du Sud au Nord va transformer les Etats-Unis. Les raisons qui l’expliquent ne relèvent pas de l’altruisme d’une Amérique encore très blanche, mais de la nécessité des industries du Nord de contribuer à l’effort de guerre. Pour des millions de Noirs en apparence affranchis de l’esclavage depuis la proclamation de Abraham Lincoln, mais toujours soumis au joug des lois racistes Jim Crow, c’est une chance de rompre avec l’indigence d’un Sud qui s’est difficilement reconstruit après la terrible défaite de la guerre de Sécession.

Fresque à la «Giotto»

Dans un atelier sans eau ni chauffage de Harlem qu’il louait pour deux dollars la semaine, Jacob Lawrence, fils de Noirs ayant quitté le Sud pour la Pennsylvanie puis Manhattan, a voulu rendre compte de cet épisode identitaire de l’histoire afro-américaine du XXe siècle. Avant d’utiliser le crayon, l’encre ou la peinture à la détrempe pour réaliser une fresque à la «Giotto», il est devenu un rat de bibliothèque à la New York Public Library de la 135e Rue à Harlem, devenue aujourd’hui le Schomburg Center for Research in Black Culture. Il a lu les journaux, s’est imbibé de la culture de l’image et de la mise en scène journalistique. «Sa pensée visuelle fut façonnée par la culture de la presse écrite», relève Leah Dickerman, curatrice de l’exposition. Il a aussi exprimé la quintessence des discussions qui animaient les rues de Harlem à l’époque. Quand la fresque fut présentée en 1941, l’Amérique commençait à connaître un changement de mentalité au sein de la communauté noire. Des figures comme Adam Clayton Powell, le révérend de l’église baptiste abyssinienne de Harlem, poussaient déjà depuis des années à l’adoption de nouvelles formes de protestation. En 1939, la célèbre chanteuse Marian Anderson, dont le MoMA présente un enregistrement vidéo, «My Country, Tis of Thee», en était une illustration. Interdite de se produire au Constitution Hall de Washington par la société des Filles de la révolution américaine, elle chanta finalement en plein air, avec le soutien de la First Lady Eleanor Roosevelt, sur les marches du Lincoln Memorial, devant 75 000 spectateurs et écoutée à la radio par des millions d’auditeurs.

Les peintures que Jacob Lawrence acheva à l’âge de 23 ans, et dont le luxueux magazine Fortune, emblème du capitalisme américain, en publia vingt-six, révèlent une remarquable simplicité du trait qui ajoute à la dramaturgie. Les personnages peints par l’artiste sont avant tout des silhouettes sans visage. Lui-même qualifia son style de «cubisme dynamique». Les légendes des peintures, qui font partie intégrante de l’œuvre, sont tout aussi sobres. Elles racontent les trains bondés déversant des milliers de Noirs à Chicago ou New York. Elles soulignent le rôle majeur de la presse afro-américaine du Sud incitant les Noirs à partir. Elles décrivent les émeutes raciales de 1941 faisant état des tensions entre les Noirs recrutés par des employeurs pour couvrir les besoins industriels et «casser» les grèves, et des Blancs soudain confrontés à une concurrence sur le marché du travail. Plus sociologique qu’historique, le travail de Jacob Lawrence est un témoignage sensible et poignant d’un phénomène transformationnel. Leah Dickerman s’étonne pourtant: «La Grande Migration est sans doute l’épisode de l’histoire des Etats-Unis dont on a le moins rendu compte.

Libération créatrice

»Or ce mouvement de population fut un catalyseur culturel considérable, contribuant à l’avènement du modernisme américain.» L’événement culturel du MoMA est d’autant plus considérable qu’il rassemble pour la première fois en vingt ans les soixante peintures qui avaient été présentées pour la première fois en 1941 à la Manhattan’s Downtown Gallery, mais qui furent ensuite vendues contre l’avis du peintre à deux institutions, la Phillips Collection à Washington et le MoMA, selon un mode de répartition pour le moins arbitraire: les nombres impairs pour la première et pairs pour le second. En étant le premier Afro-Américain à pouvoir exposer dans une galerie de New York, Jacob Lawrence avait contribué à élever la cause des Noirs dans une Amérique encore marquée par un racisme institutionnalisé.

Terrance McKnight, un musicien qui anime diverses émissions radiophoniques sur l’expérimentation musicale, renchérit: ce fut une libération d’énergie créatrice dont la puissance fut décuplée par près de 400 ans d’oppression castratrice sur les plans humain et bien sûr culturel.

Cette explosion de créativité se traduisit à travers la peinture, la musique et l’écriture. La scène musicale américaine connut une révolution. Les musiciens noirs du delta du Mississippi ou de La Nouvelle-Orléans ont apporté leurs rythmes et complaintes musicales dans les villes du Nord, les enrichissant d’un style urbain nouveau. Louis Armstrong, qui émigra de La Nouvelle-Orléans à Chicago en 1922, familiarisa le public du nord des Etats-Unis aux sons des brass bands de la Louisiane. Bessie Smith, «l’impératrice du blues», quitta le Tennessee pour Philadelphie dans les années 1920 pour entamer l’une des carrières les plus fabuleuses des chanteurs afro-américains.

Cette profusion musicale provoqua une extraordinaire émulation culturelle. Ce fut l’avènement de la Harlem Renaissance. Duke Ellington y contribua par ses concerts diffusés dans le pays entier à partir du Cotton Club de Harlem. Billie Holiday chantait, elle, au Café Society de Greenwich Village son mythique «Strange Fruit». L’improvisation musicale dont le jazz s’est fait une spécialité, explique Terrance McKnight, est précisément le résultat de cette libération sociale et de ce besoin profond des migrants du Sud d’exprimer de façon spontanée et collective leur vécu marqué par la discrimination et la misère.

L’exposition consacrée à Jacob Lawrence est loin d’être un événement historique et distant. Elle trouve un écho dans l’Amérique d’aujourd’hui. Celle de Ferguson, où des émeutes ont éclaté l’an dernier après qu’un jeune Afro-Américain fut abattu par un policier blanc. Celle d’un Nord qu’on croyait affranchi de la dialectique Noir-Blanc, mais où les quasi-ghettos de Chicago et les écoles ségréguées de l’Etat de New York prouvent que la question raciale n’a jamais été un phénomène qui se limitait au Sud, mais dont la portée a toujours été nationale. L’ironie de Harlem, qui fut l’un des importants lieux d’accueil de la Grande Migration, est de voir désormais sa population noire retourner peu à peu dans le Sud. Chassée par une «gentrification» dont elle est économiquement excluse. L’Histoire a le tournis.

One-Way Ticket: Jacob Lawrence’s Migration Series and Other Visions of the Great Movement North, MoMA, New York, jusqu’au 7 septembre. www.moma.org

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