C’est une journée montagneuse. Il tire sa petite valise à roulettes, depuis le quai de gare. Passe devant le rond-point au Minotaure de Hans Erni, dont les jambes sont écartées. Courte halte chez le garagiste qui retape pour lui une série de vélomoteurs destinée à sa prochaine exposition new-yorkaise; il y a, sur les murs, des photographies de femmes nues qui reluquent les bécanes.

Dix fois, sur le chemin, il est salué par des amis d’enfance, un journaliste qui s’arrête avant une réunion politique, ils parlent ensemble de l’UDC valaisanne. Valentin Carron s’assied à la terrasse d’un bistrot sur la place Centrale de Martigny. Il commande des pâtes. Plusieurs fois, dans cette ville de vents, la nappe menace de s’envoler.

Carron chez lui. Lives and works in Martigny, dit la monographie qui vient de sortir*. Un beau livre, dont la couverture de toile cirée jaune reprend une de ses œuvres, deux aiguilles qui indiquent l’heure sur un monochrome. L’élégance minimaliste, la distance ironique face à l’industrie horlogère, le trompe-l’œil et la question, ultime, sur l’objet manufacturé tourné en art: presque tout est là, déjà, sur la devanture d’un bouquin dont l’artiste semble fier, même s’il se plaint d’infimes coquilles qui le taraudent.

C’est la tension qui frappe d’emblée, chez Valentin Carron, 34 ans. La désinvolture étudiée, les lunettes de soleil sur un K-way de petit crachin, la jolie mine de golden boy artistique, cela face à l’appréhension permanente, viscérale, de ne pas dire juste ou d’être pris en défaut.

«Je souffre du complexe du non-lettré. Cela explique peut-être pourquoi j’accumule les livres et qu’une partie de mes pièces reproduit des couvertures d’ouvrages dénichés chez des bouquinistes. Je suis obsédé par la question de la légitimité et toujours surpris de ce qui m’arrive. Si je n’avais pas trouvé cette échappatoire de l’art, je me demande si je ne serais pas aujour­d’hui installateur sanitaire.»

De son enfance à Fully, il se souvient de l’exposition permanente installée à proximité de la maison familiale. L’entreprise Carron-Lugon, tenue par ses parents, vendeurs de cheminées, dont le show-room rempli d’âtres est l’antichambre possible de tous les espaces futurs de Valentin Carron. Dans son appartement, sur la place, l’artiste a d’ailleurs collé au mur une étrange cheminée électrique, hantée d’un feu artificiel.

C’est banal de le dire, mais tout remonte à cette source, d’une jeunesse valaisanne. La geste du catholicisme vernaculaire qui ressurgit dans son travail saturé de crucifix en toc, dont celui, monumental, qui ouvrait en 2009 la foire Art Basel. Valentin Carron était enfant de chœur, dans une église baignée des peintures et des vitraux d’Edmond Bille. «Pour moi, la croix est une marque, comme Coca-Cola. Je reste fasciné par la plus vieille institution du monde et par la force du symbole. J’ai un jour vendu une de mes croix à un collectionneur juif de Manhattan qui s’est empressé de l’accrocher dans sa salle à manger, pour provoquer son monde.»

Carron n’a d’autre ambition que de faire transhumer un terroir cloné. Comme lorsque, enfant des vignobles, il conçoit un cru sans origine ni appellation d’origine contrôlée, un assemblage bâtard: «Château Synthèse».

Adolescent, Carron faisait de la planche à roulettes. Etudiant aux Beaux-Arts de Sion, puis kidnappé par Pierre Keller qui l’inscrit à l’ECAL, il expose des rampes pour skateboards. Quelque chose s’est déjà cristallisé en lui. «Je peignais des planches. Un jour, je suis tombé sur un livre qui traitait de Mondrian. J’ai utilisé ses géométries. L’art a rencontré ma passion.»

Le circuit intérieur se dessine, entre l’industrie, l’art minimal dont il explore l’histoire et le récit générationnel. La rampe exposée à l’ECAL devient une sculpture dont la forme renvoie à la sculpture américaine des années 1950, étoffée d’une dimension pop. Les choses prennent place. Deux années de suite, en 2000 et 2001, Valentin Carron obtient le Prix fédéral des beaux-arts. Son professeur à l’ECAL, l’artiste Fabrice Gygi, l’introduit auprès de certains galeristes.

Valentin Carron se décrit lui-même, en se souvenant de ses débuts, comme un Rastignac maladroit: «Je voulais en être. Je traquais les vernissages. Il m’a fallu apprendre les codes sur le tas. Personne ne nous enseigne le marché ni la méthode pour devenir artiste.» Il s’impose, avec candeur et volonté. Mais aussi une intelligence qui le distingue du tout-venant opportuniste.

Le curateur genevois Fabrice Stroun, récemment nommé à la tête de la Kunsthalle bernoise, admire sa faconde et ses questionnements; il devient une figure clé du réseau de Valentin Carron et conçoit à l’espace Forde de Genève sa première exposition personnelle en 2000. «Quand Fabrice Gygi m’a pris dans ses bras, à l’issue du vernissage, j’ai eu l’impression d’être adoubé. C’était une émotion énorme pour moi. Car je reste habité par le sentiment de ma possible imposture.»

Cette impression d’être déplacé, si elle alourdit parfois un début de carrière prometteur, constitue paradoxalement le moteur premier de son esthétique. L’œuvre de Valentin Carron s’enracine dans l’ère du soupçon. Ses installations reprennent les formes épuisées de l’art décoratif, les vestiges démembrés du monde gallo-romain vendu en argumentaire touristique, l’art institutionnel que les petites communes valaisannes acquièrent, les fausses poutres apparentes et la peinture d’ornementation.

Lorsqu’il expose au Palais de Tokyo, à Paris, Carron intitule son espace «Pergola», grandes surfaces structurées par des parois de mauvais crépi pistache, jalonnées de copies de sculptures locales qui sont elles-mêmes, déjà, des répliques dégradées de l’abstraction internationale. Valentin Carron, avec brio, parle d’un monde où la beauté tangible n’est que l’écho imperceptible d’une beauté lointaine. Et ses bois massifs, ses bronzes triomphants, sont tous des trompe-l’œil, de fibre synthétique, qui substituent l’apparence au réel.

On ne comprend bien Valentin Carron qu’à le voir traverser Martigny. Une ville de ronds-points, plus que de carrefours. Dont les sculptures décoratives ont été financées par le collectionneur et propriétaire immobilier Léonard Gianadda – il vient d’ailleurs de commander à Valentin Carron une colonne en spirale de quatre mètres de haut, consécration drolatique pour un artiste qui moque l’art officiel. «Je ne suis pas seulement dans le sarcasme. Il y a chez moi un vrai hommage à une culture, à un art populaire.»

Carron a tenté de vivre à Paris, ou à Genève. Il en est revenu. Il a besoin de cette claustration, des montagnes qui s’imposent, d’un milieu où il ne doit pas jouer l’artiste. Il a même réussi à attirer ici sa compagne, la plasticienne d’origine marocaine Latifa Echakhch, avec laquelle il partage un atelier plutôt destiné à entreposer des pièces mais où, parfois, empli d’une mémoire romantique, Carron s’enfile la nuit pour laisser venir des aquarelles.

Leur appartement presque bourgeois est une bibliothèque gigantesque, de livres d’art qui remontent à l’Antiquité, et une cuisine où les couteaux sont rangés par catégorie. La galeriste principale de Valentin Carron, Eva Presenhuber à Zurich, veille à ne pas dessécher l’intérêt grandissant pour son artiste. Avant la crise de 2008, sa cote a beaucoup grimpé. Il faut maintenant gérer, avec élégance, la reprise.

Carron déteste parler d’argent. Certaines de ses œuvres sont parties dans des collections privées pour plusieurs dizaines de milliers d’euros. «Je suis aussi un entrepreneur, c’est là peut-être que l’héritage de mes parents est le plus visible. Mes honoraires me servent à acheter du temps, de l’oisiveté, le loisir de me promener pour alimenter mes prochains travaux. J’ai déjà en tête les 30 pièces à venir. Mais je reste vissé à ma vieille peur de ne pas durer. Et à mon impatience. J’ai vu un catalogue de la FIAC, la foire parisienne, de 1986. La moitié des artistes qui y figurent ont pratiquement disparu. Cela m’angoisse. Même si je sais désormais que je n’ai aucun contrôle sur le désir d’autrui.»

Une exposition au printemps à New York, dans la 303 Gallery qui le représente. Il y montrera un ballet de motocyclettes immobiles. Tout cela, bien entendu, si, très loin de là, un mécanicien de Martigny tient les délais.

 

* Valentin Carron, monographie de l’artiste, avec des textes de Fabrice Stroun et Christy Lange, Ed. JRP-Ringier.