«A Pierre Cailler, avec ma sympathie pour l’homme et mon admiration pour l’éditeur». Ce sont les mots de Raoul Dufy au bas d’une de ses gravures, Le Pigeonnier. Ils rendent hommage à celui qui, de 1949 à sa mort, en 1971, édite plus de 800 estampes signées par quelque 300 artistes. Le Pigeonnier de Dufy fait partie des quelque 130 œuvres de l’actuelle exposition du Musée d’art de Pully, qui retrace la belle aventure de la Guilde internationale de la gravure. Une bonne part de cette expérience éditoriale hors du commun s’est déroulée dans le bourg lémanique. En 2011, la fille de Pierre Cailler, Nane, qui tient toujours galerie à Pully, a fait don au musée du fonds d’estampes hérité de son père.

«Bien amicalement, avec le respectueux souvenir de Guy Bardone», «Pour l’homme rare qu’est Pierre Cailler», ou simplement «A Monsieur Pierre Cailler». Ces dédicaces à l’éditeur donnent le ton de l’expérience humaine qu’a été la Guilde pendant plus de 20 ans. Pierre Cailler, né à Genève en 1901, a fait des études commerciales mais c’est également un passionné d’archéologie, de voyages, qui s’est aussi essayé au cinéma. Il a fait ses armes d’éditeur dès l’avant-guerre, s’est associé à Albert Skira en 1942, avant de lancer lui-même des collections de livres d’art.

C’est dans la continuité de ce parcours qu’il fonde la Guilde en 1949, une véritable entreprise de démocratisation de l’art puisque, tirées largement à 220 exemplaires (on dépasse rarement la cinquantaine pour donner de la valeur à chaque pièce), les gravures se vendent pour quelques francs, ce qui, même en monnaie d’après-guerre, les met à la portée de nombreuses bourses. «Pas mal de visiteurs de l’exposition racontent qu’ils possèdent des estampes de la Guilde. Certains collectionneurs possèdent la totalité des éditions», révèle Magali Junet, commissaire de l’exposition.

Bien sûr, aujourd’hui, le prix de certaines de ses œuvres sur papier a prix l’ascenseur, selon la signature. Mais il serait dommage de se crisper sur l’actuelle valeur marchande, ou même sur la reconnaissance publique des artistes, pour apprécier l’exposition qui ne joue pas sur la starisation des artistes. Elle préfère une approche thématique et fait se côtoyer les plus réputés avec les oubliés, voire ceux qui n’ont jamais connu la célébrité. Et se dessine ainsi, au fil des salles, un paysage inhabituel des décennies d’après-guerre, où se mêlent les courants et les individualités artistiques de Cuno Amiet à Zaou Wou-Ki.

Il y a bien sûr des natures mortes, avec une jolie série de poissons dus aux Suisses Adrien Holy et Géa Augsbourg et au Français Léon Gischa, mais aussi une série de figures animales et humaines, où un incroyable Hibou de Max Ernst voisine avec une Tête à la raie bleue de Fernand Léger et un autoportrait de Cocteau.

Magali Junet a rassemblé également quelques œuvres plus ou moins abstraites, parmi lesquelles on appréciera, entre autres, deux Corridas signées par les Espagnols Antoni Clavé et Orlando Pelayo, et une Composition de l’Italien Gino Severini, qui a la douceur des crayonnés enfantins. Au bout du parcours, la dernière salle semble prête pour un bal, avec deux lithographies de Max Ernst, Masques et Rythmes, un Orchestre vert de Camille Hilaire, un Accordéon de Fernand Léger…

La plus grande des salles permet de découvrir deux états d’une vingtaine d’œuvres. Les séries courantes ont, en effet, souvent été prolongées par des séries spéciales, aux formats différents. Et surtout par la série dite anglaise, qui donnait un nouvel élan commercial à la Guilde mais permettait aussi à l’artiste d’ajouter, ou d’effacer, un personnage, un détail dans le paysage. L’Estonien Eduard Wiralt a, ainsi, effacé un gros chat dans un arbre qui accompagnait son Tigre, et Hans Erni a ajouté une pâle figure masculine à sa Maternité. La série anglaise est aussi l’occasion d’essayer de nouvelles compositions de couleurs. Le succès des Editions de la Guilde correspond, en effet, aussi à un engouement pour les gravures colorées.

La variété des artistes exposés illustre l’impressionnant réseau tissé par Pierre Cailler. Celui-ci a pris appui, dans un premier temps, sur les contacts qu’il avait déjà comme éditeur de livres d’art, mais il a aussi su donner un autre élan à son entreprise, cherchant loin les créateurs comme les clients. Lancée à Genève, la Guilde ouvre dès 1950 une antenne parisienne, là où une entreprise artistique se doit d’être à ce moment-là, rue de Seine. Il y aura plus tard des antennes à Francfort et Göteborg, d’importantes ventes en Italie. «Des marchands d’art américains venaient visiter la Guilde à Pully», explique Magali Junet. C’est là, en effet, que s’établit l’entreprise dès 1958. Elle participe ainsi à l’essor de l’estampe dans la région, donnant le goût des techniques les plus fines à des générations de graveurs, jusqu’à aujourd’hui.

De Cuno Amiet à Zaou Wou-Ki, le fonds d’estampes Cailler, Musée d’art de Pully, jusqu’au 21 avril. www.museesdepully.ch

Lancée à Genève, la Guilde ouvre dès 1950 une antenneà Paris, puis à Francfort et Göteborg