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«Home», 2008. Coproduction entre la Suisse, la Belgique et la France, le long-métrage qui a révélé Ursula Meier a également reçu le soutien essentiel de la SSR.
© Filmcoopi

Levée de boucliers

Le monde culturel face à la tempête «No Billag»

Cinéastes, producteurs, musiciens, acteurs s’inquiètent des effets dévastateurs d’une initiative qui mettrait à mal l’exception culturelle suisse. Enquête à l’heure du tocsin

Plus fort que la tempête Evi, «No Billag» secoue le monde culturel suisse. Dans son bureau de Fonction : Cinéma à Genève, Aude Vermeil a des sueurs froides. L’ancienne réalisatrice en a pourtant vu à la tête de cette association professionnelle qui soutient la création en Suisse romande. Elle est combative, arc-boutée à ses convictions, rompue au débat. Mais à six semaines exactement du vote, elle sonne le tocsin. «Oui, c’est la panique», lâche-t-elle. Parce qu’elle sent bien que l’initiative «No Billag» a les faveurs d’une partie de la population, en Suisse alémanique notamment, que les jeunes ne comprennent pas, pour beaucoup, le principe de cette redevance.

Lire aussi notre éditorial: «No Billag»: les artistes entrent en guerre

«Un pilier s’effondre, l’édifice s’écroule»

Devant la Maison du Grütli à Genève, Evi fouette en chiquenaudes et le printemps n’annonce rien de bon. Alarmiste, Aude Vermeil? «La SSR assure, à travers le Pacte de l’audiovisuel, un tiers du financement de la production en Suisse. Les deux autres tiers sont assumés par l’Office fédéral de la culture et des fondations régionales, financées par les cantons, comme Cinéforom en Suisse romande. D’autres partenaires peuvent contribuer à un financement, mais c’est toujours à la marge.» En d’autres termes, explique-t-elle encore, si un pilier s’effondre, c’est tout l’édifice qui s’écroule.

En Suisse romande, 15 millions en jeu

Mais de quelles sommes parle-t-on? Secrétaire général de Cinéforom, Gérard Ruey a du métier, du bagou, le sens des chiffres aussi, lui qui a baroudé comme producteur à la tête de CAB Productions, avec son compère Jean-Louis Porchet. «La SSR apporte 27,5 millions chaque année dans le cadre de ce Pacte de l’audiovisuel conclu en 1998 avec la branche. A cela s’ajoutent, hors pacte, des commandes de contenus pour des séries, des documentaires, des reportages. Si la SSR disparaît, le secteur perdrait en tout 15 millions en Suisse romande. Cela aurait un impact fort sur l’emploi puisqu’on estime à 1800 le nombre de personnes impliquées chaque année dans ce domaine.»

Bref, c’est ce qu’on appelle une amputation au milieu des ruines fumantes. Pis, elle serait immédiate, la SSR étant appelée à s’évaporer dès le 1er janvier 2019. Thierry Spicher, lui, a produit quelques-uns des plus beaux films suisses de ces dernières années, Home d’Ursula Meier par exemple, à l’enseigne de Box Productions. Cet amateur de hockey a des formules qui cinglent: «On n’a jamais vu une industrie atrophiée d’un tiers de ses ressources se relever.»

Des producteurs affaiblis

Plus glacial qu’Evi, le vent de la bérézina menace. Dans les faits, «No Billag» couperait les ailes des sociétés de production. C’est ce qui se dit du moins dans les milieux. Patron de Point Prod à Genève, qui a produit la série à succès Quartier des banques, David Rihs anticipe des tours de table cauchemardesques. «En tant que producteur d’un petit pays, on n’existe pas sur la scène internationale si on n’a pas un socle de financement en Suisse. La SSR joue ce rôle capital pour nous: elle est une caution pour des partenaires étrangers; elle assure surtout à nos films et séries une diffusion.»

Cinéastes et télévision: une histoire qui dure

Car il n’y a pas que le robinet. Tout aussi essentielle est l’assurance d’une diffusion, c’est-à-dire d’une visibilité et des droits perçus par les producteurs. En Suisse romande en particulier, le 7e art fait historiquement chambre commune avec la télévision publique. Patron entre 1992 et 2001 de ce qui s’appelait alors la TSR, Guillaume Chenevière rappelle volontiers les ambitions qui ont présidé au développement de la SSR, notamment celle de soutenir la culture comme ferment du pays.

«Dans les principes, c’est aussi important que l’information. Il n’y aurait pas eu de renouveau du cinéma suisse au début des années 1970 sans le soutien de la télévision au fameux groupe des cinq, Michel Soutter, Claude Goretta, Alain Tanner, Jean-Louis Roy et Jean-Jacques Lagrange. Ils venaient de ce sérail. Et ce lien organique entre cinéastes suisses et télévision n’a cessé de se réactualiser.»

La télévision, tremplin pour cinéastes

Sur le quai de gare où on l’attrape, le cinéaste Lionel Baier insiste lui aussi sur cette relation privilégiée, décisive dans sa carrière. «Pour un réalisateur romand, le compagnonnage avec la RTS permet un échange constant sur un projet, marqué par un respect de l’auteur qui n’existe pas autant en Suisse alémanique. A cause de la nudité, de l’utilisation du noir et blanc parfois, mes premiers films étaient tout sauf compatibles avec le petit écran. Or la télévision les a programmés et leur a offert ainsi un impact qu’ils n’auraient pas eu autrement.»

L’indifférence des jeunes

Cette fonction-là, Lionel Baier essaie de l’expliquer aux étudiants de l’ECAL, dont il dirige le département cinéma. «Ils sont tous anti-Trump, ils veulent consommer des produits locaux, bio si possible, mais ils ne se sentent pas concernés par le destin de la SSR. Or, plus fondamentalement que notre sort, c’est la notion de bien public qui se jouera dans l’isoloir le 4 mars. L’idée qu’on se fait d’un pays. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faudra pas urgemment réformer la SSR.»

Les chaînes privées à la rescousse

Mais ne peindrait-on pas le diable sur la muraille? Les cantons, qui financent déjà la création audiovisuelle à travers des fondations régionales, ne pourraient-ils pas augmenter leurs aides? Après tout, c’est 15 millions à trouver pour la Suisse romande. Des chaînes privées pourraient aussi suppléer la SSR? «En Suisse romande, aucune n’est rentable», balaie Thierry Spicher. «Nous avons demandé au canton de Genève, qui verse déjà quelque cinq millions à Cinéforom, un complément de 128 000 francs et nous n’avons toujours pas d’assurance à ce sujet, appuie Aude Vermeil. Alors imaginer que les collectivités publiques pourraient voler à notre secours est une vue de l’esprit.»

Ancien conseiller d’Etat genevois, président aujourd’hui de Pro Helvetia, Charles Beer, qui s’exprime en son nom, partage la même analyse. «Les cantons n’auront pas les moyens de compenser cette perte. Mais la question n’est pas seulement monétaire. Je combats cette initiative parce qu’elle risque de décapiter une partie de notre culture et qu’elle attaque directement le lien confédéral fondé sur le respect des diversités.»

La solution d’une nouvelle télévision romande

Alors quoi? A terme, il faudra que les fournisseurs d’accès comme Swisscom contribuent aussi au financement des contenus, propose Gérard Ruey. Thierry Spicher, lui, imagine la création d’une radio télévision romande. «Il faudrait que nos sept cantons en inscrivent le principe dans leurs Constitutions cantonales. Cette entité serait dotée d’un budget de 300 millions, un montant qui paraît réaliste. Si des personnalités comme Pierre-Yves Maillard au nom du Conseil d’Etat vaudois, Pierre Maudet au nom du genevois brandissaient cette menace, la campagne prendrait un autre tour.»

La Suisse, cet incubateur de talents

Politique-fiction? «La Suisse a toujours été un immense incubateur, dans les domaines du cinéma, du théâtre et de la danse, de la musique, des arts plastiques, souligne Lionel Baier. La SSR contribue à produire et diffuser cette créativité, à faire de notre petit pays une exception culturelle en Europe.» Et Gérard Ruey de citer François Mitterrand: «Un peuple qui n’est plus capable de produire ses images perd son âme.» Evi souffle, le tocsin sonne, mais le sort de la bataille n’est pas tranché.


«Un rôle capital pour les musiciens et les humoristes»

Soudés comme un grand corps inquiet. La chanteuse Sophie Hunger y côtoie l’écrivain Charles Lewinsky, l’humoriste Brigitte Rosset DJ Antoine, le compositeur Heinz Holliger fraternise avec Alain Morisod, cet éternel roi du bal. Ils sont plus de 5000 artistes à avoir apposé leurs signatures sur une pétition qui dit non à «No Billag» et s’alarme des conséquences qu’aurait cette initiative.

Car en privant la SSR de toute aide publique, les partisans de «No Billag» ne fragiliseraient pas seulement le secteur de l’audiovisuel. Ils porteraient un coup fracassant aux créateurs du pays. C’est du moins ce que pense Grégoire Furrer. Le fondateur et directeur du Montreux Comedy a érigé son festival en extraordinaire vitrine pour les humoristes suisses, avec l’appui de la SSR.

Levier décisif

«Sans elle, le festival n’aurait jamais eu le rayonnement qu’il a. Jamais aucun diffuseur étranger, aucun Netflix ou YouTube, ne se serait dit un jour: tiens, si on lançait un festival d’humour dans un pays où les coûts de production sont si élevés. C’est parce que le festival a existé localement, qu’il y a eu des images produites avec un standard de qualité internationale que les diffuseurs étrangers sont venus et ont augmenté le rayonnement.»

La SSR comme accoucheuse de notoriétés. Directeur du festival Antigel à Genève, le musicien Eric Linder alias Polar se rappelle ses débuts, un album enregistré dans sa cuisine en 1996. «J’avais 24 ans, c’était un disque minimal, ma voix et une guitare sèche. Couleur 3 l’a repéré tout de suite et l’a diffusé, ce qui m’a permis d’entrer dans le réseau des radios publiques francophones, France Inter par exemple. La Radio suisse romande a joué un rôle de levier décisif. Pour les jeunes artistes de la région, même à l’heure d’Internet, une telle attention est capitale. Si certains d’entre nous vivent grâce à leur musique, c’est parce qu’ils ont bénéficié de cette caisse de résonance que n’offrent pas les radios commerciales.»

La radio et la télévision, ce sont aussi des archives extraordinaires, la mémoire de la culture d’une région accessible sur les sites. Supprimer le service public reviendrait à brûler une nouvelle fois la Bibliothèque d’Alexandrie

Omar Porras, metteur en scène

Le succès ces vingt dernières années de nos humoristes doit aussi beaucoup au service public, poursuit Grégoire Furrer. «Une quinzaine d’humoristes vivent de leur art, ce qui est considérable pour une région de 1,5 million d’habitants. Ils n’ont pas besoin de monter à Paris pour exister. La SSR aide les talents à émerger, pensez au duo Vincent Kucholl et Vincent Veillon qui ont bossé cinq ans à Couleur 3 avant de percer. C’est parce qu’ils ont brillé au micro qu’ils ont conquis un public qui remplit les salles.»

Les acteurs de théâtre ne sont pas en reste dans cette croisade. «Les émissions de critique, les chroniques des journalistes, les reportages éclairent notre travail, créent un lien entre nous et le public, explique le metteur en scène Omar Porras. Mais la radio et la télévision, ce sont aussi des archives extraordinaires, la mémoire de la culture d’une région accessible sur les sites. Supprimer le service public reviendrait à brûler une nouvelle fois la Bibliothèque d’Alexandrie.»


Le poids des chiffres

87 millions: le financement institutionnel de l’audiovisuel en Suisse.

27,5 millions: la somme qu’apporte la SSR dans le cadre du Pacte de l’audiovisuel.

1800: le nombre d’emplois estimés en Suisse romande dans le secteur de la création audiovisuelle.

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