Des terres de désolation, à perte de vue, qui deviennent autant de chansons embrasées. The Hope Six Demolition Project, neuvième album de Polly Jean Harvey, voit couler sang, larmes et colère. Dans la lignée de sa précédente impitoyable vision des soubresauts du monde, Let England Shake (2011) qui lui a valu le prestigieux Mercury Prize, l’Anglaise au timbre de braise livre à nouveau un disque bouillonnant. A la fois sombre et martiale mais aussi lyrique et poétique, PJ Harvey fait encore siffler les balles et la désespérance entre rock rêche et rageur, chœurs gospel, saxophone free jazz et mélodies enfiévrées.

Du liminaire «The Community of Hope» à l’épilogue sans illusion sur la marche du monde «Dollar, Dollar» via deux ministères internationaux en souffrance, «The Ministry of Defence» et «The Ministry of Social Affairs», PJ Harvey déroule son carnet de route marqué au fer rouge par la guerre au Kosovo et en Afghanistan, ainsi que par la pauvreté et la violence au cœur de la capitale américaine Washington D.C. Carnet de bord de ses voyages effectués ces quatre dernières années au côté du photographe et réalisateur britannique Seamus Murphy, cet album – dont le titre fait référence à un programme public controversé de destruction de HLM lancé dans les années 1990 aux Etats-Unis – ne ménage pas nos peines. Sans pour autant surligner musicalement le propos déjà plombé. Sans concession, indignée, PJ Harvey consigne toutefois en rock tout feu tout flamme ses poèmes dévoilés dans l’ouvrage The Hollow of Hand (2015) en regard des photos du multiple lauréat du Prix World Press.

Chanteuse-reporter

Le répertoire ténébreux et sous haute tension de The Hope Six Demolition Project voit aussi la chanteuse injecter des sons naturels enregistrés durant son périple. Un supplément de réalisme découlant sans doute de sa volonté d’être au plus proche de son sujet, comme elle l’explique dans sa note biographique: «Quand j’écris une chanson je visualise toute la scène. Je peux voir les couleurs, je peux deviner l’heure de la journée, l’humeur, je peux voir la lumière évoluer, les ombres se déplacer, tout ce qui compose le tableau. Réunir des informations de seconde main me paraissait trop éloigné de ce que j’essayais d’écrire. J’avais besoin de sentir l’air, la terre et de rencontrer la population des pays qui me fascinaient.»

Au fil de onze chansons-pulsations, PJ Harvey se révèle plus que jamais en prise directe avec ses observations. A la manière d’un reporter, elle évoque ainsi, impuissante mais révoltée, les ruines aussi sinistres que surréalistes d’un bâtiment bombardé (apocalyptique «The Ministry of Defence»), une vieille femme au Kosovo qui garde les clés des maisons de ses voisins disparus (songeur «Chain of Keys»), un quartier miné par la drogue et peuplé de zombies (lyrique «The Community of Hope») ou l’urgence humanitaire (cadencé «The Wheel») figurée par un saxophone qui hurle comme une sirène d’ambulance. The Hope Six Demolition Project, façonné par le fidèle John Parish et Flood, ressemble souvent à une marche funèbre, tant textuellement que musicalement, entrecoupé de quelques salutaires respirations et notes d’espoir.


A écouter

«The Hope Six Demolition Project» (Island Records/Universal Music)

PJ Harvey partagera la scène du Montreux Jazz Festival avec Patti Smith le 6 juillet