Il y a le cliché souvenir, le cliché preuve, le cliché rêve… Albert Kahn a inventé le cliché diplomatique. Il y a un siècle, le philanthrope français finance une mission photographique à travers le globe, persuadé qu’une meilleure connaissance de l’autre peut empêcher la guerre d’advenir. Et soucieux de dessiner les contours du monde avant qu’ils ne soient bousculés. L’entreprise, autant que la méthode, est inédite. Le banquier a assisté à une projection d’autochromes des frères Lumière en 1907; il en est ressorti ébloui et décide que ses «Archives de la planète» seront en couleur. A l’époque, les films, les livres et les tirages que l’on se montre dans les salons présentent un univers en noir et blanc. Le musée Rietberg, à Zurich, expose quelques dizaines des 72 000 images ramenées par les émissaires de Kahn.

Une vingtaine d’équipes se sont relayées durant vingt ans pour ce projet. «Un monde chatoyant», conçue par le LandesMuseum de Bonn et le Martin-Gropius-Bau de Berlin dans la perspective du centenaire de la Grande guerre, se focalise sur les années 1913 et 1914. A l’époque, le photographe français Stéphane Passet quitte l’Hexagone pour les Balkans, la Grèce, la Turquie, la Mongolie, la Chine… Un voyage de deux ans le long de la Route de la soie, qui compose l’essentiel de l’exposition. Sur son chemin et celui de ses comparses – Auguste Léon notamment, des Titis parisiens et des paysans britanniques, des jeunes mariés Suédois et un petit derviche tourneur, des lépreux du Tonkin ou des cavaliers mongols.

Vues touristiques

Les portraits, de groupe souvent, constituent la majorité des vues, puisque c’est l’étranger qu’il faut donner à connaître. Les scènes s’inscrivent dans la vie quotidienne bien que les poses soient extrêmement figées en raison des contraintes techniques. Les costumes, beaux et lourds, varient selon les coins et c’est à une gigantesque rencontre folklorique que l’on paraît convié. Quelquefois, l’architecture s’invite dans le cadre. Voyez le quartier Pera, à Istanbul, constitué de maisons de bois serrées les unes aux autres et qu’on dirait sorties d’un western. Des vues touristiques surgissent ici et là: bateau de marbre du Palais d’été, à Pékin, Taj Mahal en Inde ou Sphinx de Gizeh. Là, rien ne semble avoir véritablement changé; qu’est-ce que cent ans pour un sphinx? C’est que ces clichés correspondent aux images d’Epinal de l’esprit voyageur. En réalité, le sphinx est désormais barricadé et autour de lui gravitent les nuées de touristes, les loueurs d’ânes et les vendeurs de cartes postales. Parfois, l’actualité affleure, avec cet homme tout juste fait prisonnier sur le Mont-Athos ou le bazar bombardé de Shkodra, en Albanie.

Malheureusement, ce ne sont pas les autochromes qui sont présentés à Zurich – les petites plaques de verre sont beaucoup trop fragiles – mais les premiers tirages réalisés à partir de leurs scans. L’image, dès lors, est plus grande mais moins émouvante. On devine pourtant la fragilité dans les taches qui parsèment les clichés, le grain du ciel ou les teintes passées. «C’est une véritable révolution à l’époque que de contempler le monde en couleurs. Cette vision, rare, reste très intéressante», souligne Albert Lutz, directeur du musée Rietberg. Autre singularité, le corpus s’éloigne des visions coloniales véhiculées par les cartes postales de l’époque. L’autre n’est ni ausculté comme un sous-homme ni mis en scène selon les fantasmes européens en vogue. «Ces images n’échappent pas totalement au contexte colonial mais Albert Kahn voulait s’en détacher. On ne voit par exemple pas les clichés de femmes indigènes aux seins nus alors très répandus. C’est un travail réellement documentaire», estime Albert Lutz.

Comité de secours pour les victimes

Formidablement engagé, le banquier échoue pourtant; la Grande guerre éclate malgré les photographies en couleurs. Après avoir lancé des bourses d’études à l’étranger pour les enseignants ou un cercle d’étude des solutions proposées ailleurs aux maux de l’humanité, il doit se résoudre à fonder un comité de secours pour les victimes. Le krach de 1929 l’oblige à mettre un terme à son grand projet d’«Archives de la planète» mais Albert Kahn aura organisé quelque 800 diaporamas et 550 séances de films pour prêcher sa parole. L’intelligentsia d’antan – 4000 personnalités dont Marie Curie, Albert Einstein, James Joyce ou Auguste Rodin – a défilé dans sa villa de Boulogne-sur-Seine. Ruiné, l’ancien spéculateur sur l’or et le diamant sud-africains meurt en novembre 1940, un an après le déclenchement d’une nouvelle guerre mondiale.

Aux côtés de ses autochromes, le musée Rietberg présente une vingtaine de tirages de Sergei Prokudin-Gorskii, mandaté entre 1909 et 1915 par le tsar Nicolas II pour documenter la vie dans l’empire russe. Il en ramène quelque 10 000 clichés dont on voit ici principalement des bulbes d’églises et des portraits, là encore figés. Le procédé utilisé, la trichromie, donne des couleurs beaucoup plus vives, avec une dominante verte et rouge. Un inventaire pour une prospection, deux visions du monde.

Un monde chatoyant, jusqu’au 27 septembre au Musée Rietberg, à Zurich. Catalogue aux éditions Hatje Cantz. www.rietberg.ch