Le blockbuster hollywoodien a réussi cet exploit d’évincer le réel pour donner à voir des créatures de pixels combattant devant des fonds bleus. Le besoin de reprendre pied se fait sentir et explicite peut-être la courbe de fréquentation de Visions du Réel qui est passée de quelque 21 000 spectateurs en 2011 à plus de 34000 l’an dernier. En vingt ans d’activité, le festival a fait comprendre la grandeur du documentaire de création. Le documentaire est un «art aussi majeur que le reste du cinéma», martèle Claude Ruey, président de la manifestation, lors de la conférence de presse: «La fiction et le documentaire ont les mêmes droits. La pratique du cinéma n’a pas de frontières. Le documentaire pour nous donner des leçons. C’est aussi un cinéma d’entertainment», renchérit Luciano Barisone, directeur.

Le documentaire est un art ambigu, une fiction dont les protagonistes sont les acteurs de leur propre vie, comme les deux frères filmés par leurs mères des années durant dans Brothers, une sorte de Boyhood documentaire finlandais. Et, après Richard Dindo et Barbet Schroeder, Peter Greenaway est intronisé Maître du Réel. Le cinéaste anglais, spécialiste de puzzles cinématographiques comme Drowning by Numbers ou Meurtre dans un jardin anglais semble a priori plus proche de Lewis Carrol que de Dziga Vertov. Mais, venu au cinéma via la sérialité, monteur d’installations, il s’interroge sur le principe de réalité et présenter lors de sa masterclass (ma 19, 10h) des documents inédits.

Scruter le large

Quelque 4000 films ont été soumis au comité de sélection. Il en a retenu 180, venus de 49 pays, selon quatre critères qui prennent en considération, les qualités dramatiques ou plastiques, le respect des personnes filmées et la liberté d’expression. Ces œuvres ont pour dénominateur commun l’esprit de résistance et la jeunesse. Elles s’organisent en différentes sections: Compétitions, Regard neuf, Helvétiques, Premiers pas… Les Ateliers sont donnés par Dominic Gagnon (Canada) et Audrius Stonys (Lituanie).

La section Grand angle donne à voir le best of du documentaire, soit douze films drôles, surprenants, émouvants, musicaux, poétiques, engagés, spectaculaires, entre thriller (Diving into the Unknown, dans lequel les survivants d’une plongée spéléologique tentent de récupérer les corps de leurs amis noyés) et comédie (Jesus Town USA, ou quand le nouveau titulaire du rôle-titre d’un spectacle grandeur nature sur la Passion du Christ fait son coming out de bouddhiste… Présenté en séance extraordinaire, Fuocoammare, de Francesco Rosi, consacré aux migrants de Lampedusa, repousse «l’indifférence du visible» et concentre en lui toutes les vertus du documentaire de création selon Barisone

Consacrée au Chili, la section Focus entre dans la psyché de ce pays qui interroge les fantômes du passé et regarde l’avenir. Elle fournit l’image de l’affiche, tirée de The Lifeguard: ce gardien de plage juché sur sa guérite pour scruter le grand large résume l’esprit de la manifestation nyonnaise.


Visions du Réel, Festival International de cinéma Nyon. Du 15 au 23 avril. visionsdureel.ch