Le démographe français s’attelle à une esquisse de l’histoire humaine dans laquelle il applique sa théorie d’un effet déterminant des structures familiales sur les destins politiques des nations et manifeste une détestation toujours plus explicite envers la globalisation, le libre-échange et l’euro. Avec en plus une solide méfiance envers l’Allemagne et une tendresse toute particulière pour la Russie.

L’élection de Donald Trump et le Brexit? Des signes de vigueur démocratique renouvelée. La Russie? Un facteur de stabilité géopolitique et un modèle respectable de démocratie autoritaire. Dans le paysage intellectuel français, Emmanuel Todd fait figure d’outsider désormais attendu.

Il ne faillit pas à cette réputation dans le livre qu’il publie ces jours, pas plus qu’à celle qui lui vaut son autre réputation, celle d’un spécialiste minutieux et omnivore de la démographie historique. Sous le titre Où en sommes-nous?, il s’attaque après d’autres à la crise du modèle démocratique occidental et risque quelques pronostics sur l’avenir de la globalisation.

La famille nucléaire, clé du succès

La question liminaire, dans cet exercice, est presque toujours la même: pourquoi nous? Quels facteurs ont favorisé l’apparition, à la pointe ouest de l’Eurasie et dans le nord du continent américain, de systèmes raisonnablement égalitaires favorisant l’autonomie des individus, l’émancipation féminine et des performances économiques remarquables?

Sa réponse, en bonne partie connue à travers ses précédents ouvrages, a l’avantage de la modestie. Le monde anglophone et derrière lui la France ont inventé la démocratie parce que, restés longtemps en périphérie d’un continent se développant surtout à l’Est, ils ont conservé en tout ou en partie un système familial égalitaire et résolument primitif, celui de la famille nucléaire.

Contrairement à une thèse répandue, cette dernière ne correspondrait donc pas à une émancipation récente des formes plus autoritaires d’organisation patrilinéaire présentes sur une bonne partie du globe. Mais au modèle favorisé par les sociétés de chasseurs-cueilleurs, dont les Etats-Unis, champions toute catégorie du genre, reproduisent d’ailleurs le rapport insouciant et prédateur à des ressources naturelles supposées inépuisables.

Les choix de l’Allemagne

L’efficacité souterraine des systèmes familiaux est universelle et elle se perpétue même lorsque le système lui-même a disparu. La famille souche, qui favorise la lignée paternelle et les aînés parmi les mâles, continue, bien que très effacée dans les faits, de modeler les choix de l’Allemagne, le pôle inverse, autoritaire et discipliné, du décollage occidental. De son côté, la famille dite communautaire, où les fils demeurent égaux sous l’autorité du père, a démontré des affinités remarquables avec les régimes communistes.

Cette action persistante des modes d’organisation familiale sur les options politiques explique pourquoi la globalisation ne produit pas la convergence qu’en attendaient des économistes il est vrai peu attentifs au fonctionnement concret des sociétés humaines.

Une affaire de territoire

Cette analyse ne débouche sur aucune menace civilisationnelle: l’affinité avec tel ou tel système de parenté est affaire de territoire et les migrants adoptent le plus souvent celui de leur patrie d’accueil. En outre, les adaptations sont constantes. Loin de définir des blocs irréductibles, il s’agirait donc de comprendre des mécanismes dont la réalité rend dérisoire tout jugement moral.

Et le vrai danger est ailleurs, dans les choix économiques des trois dernières décennies – ultralibéralisme et mondialisation – qui exposent les citoyens des démocraties à une insécurité sociale croissante, voire, aux Etats-Unis, à une réduction de leur espérance de vie, sans améliorer réellement le sort des autres habitants de la planète.

Le modèle démocratique serait en outre rongé par une autre maladie, qui tend, celle-ci, vers une convergence mondiale: la diffusion, puis le plafonnement aux environs de 30% de la population, des études supérieures et la création d’une forme de méritocratie profondément inégalitaire où le groupe dominant – qu’il nomme Academia – se réserve non seulement les postes avantageux mais aussi le droit d’exclure comme incompétente toute opinion contraire aux siennes.

Révolte des laissés-pour-compte

L’élection de Donald Trump – que Todd assimile un peu vite à une sorte d’anti-Reagan – et le Brexit correspondraient à la révolte justifiée des laissés-pour-compte de ces évolutions. L’aspect le plus noir de ce phénomène, sa xénophobie, pourrait bien n’être qu’un stade passager, d’ailleurs repérable à l’origine de tous les mouvements démocratiques.

S’il récuse le terme disqualifiant de populisme pour décrire ces manifestations, l’auteur se défend de dénoncer les élites. Il appelle plutôt à une négociation, seule à même, en tout cas aux Etats-Unis, de prévenir une désintégration de la société. Et de désigner l’engagement des conservateurs britanniques pour le Brexit en exemple de la soumission d’une élite politique à la volonté exprimée par le peuple.

Remettre la religion à sa place

On en pense ce qu’on veut. Mais il faut reconnaître, outre le sérieux d’une démarche historique parfois discutable mais jamais légère, une originalité méritoire à Emmanuel Todd. Il remet, si l’on peut dire, la religion à sa place.

A la différence de tant d’intellectuels parisiens plus ou moins paranoïdes, il la voit déjà quasi effacée de la surface du monde. Et l’islam n’est abordé que comme exemple d’un système de parenté présent dans une bonne partie du Moyen-Orient, celui de la famille communautaire endogame.

C’est l’un des plus évolués historiquement, né comme les autres modèles patriarcaux pour faire fructifier et transmettre sur le long terme des terres, des patrimoines et des traditions, mais aussi l’un des plus sclérosés, notamment en raison de la discrimination contre-productive qu’il impose à la moitié féminine de sa société.


Emmanuel Todd, «Où en sommes-nous? Une esquisse de l’histoire humaine», Seuil, 496 p.