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«La Grande Bellezza», du cinéaste Paolo Sorrentino.
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Style

Comment le monde s'éprit de l'«italianité»

Design, cuisine, romans, cinéma… L’image de l’identité italienne est aujourd’hui la quintessence de l’élégance et de l’émotion. Un nouveau pôle de recherche de l’UNIL explore les sources de ce rayonnement

Dites «italianité», voyez ce qui vient à l’esprit. Des Vespa et des costards ajustés, peut-être. Des plats en équilibre entre raffinement et simplicité. Une séquence de La Grande Bellezza mariant l’Antiquité à l’hypermodernité. Les envoûtements romanesques d’Elena Ferrante. Et des Chaussures italiennes qui sont devenues le titre d’un best-seller suédois. L’imagerie de l’italianità renvoie aujourd’hui à une harmonie idéale entre chic suprême et vie quotidienne, entre tradition et modernité, entre clichés attachants et innovation créative.

Cette représentation se met en place dans les années 80: la décennie du riflusso (le retour vers la sphère privée, après la politisation intense des années 60 et 70), de l’explosion de la télé berlusconienne et de la fin de l’émigration de masse des Italiens. «On voit alors se développer des politiques productives et culturelles, dans le secteur public comme dans l’industrie privée, visant à promouvoir une nouvelle vision du made in Italy», note l’historienne Nelly Valsangiacomo, coresponsable, avec l’italianiste Niccolò Scaffai, du flambant neuf Pôle de recherche interdisciplinaire sur l’italianité de l’Université de Lausanne.

Le Pôle lance ses travaux avec un colloque international public, en cours jusqu’à ce samedi. L’occasion de se demander comment l’imaginaire mondial construit l’image de l’identité italienne depuis une trentaine d’années. «Mais aussi de s’interroger sur la mémoire de l’émigration», ajoute Nelly Valsangiacomo. En effet, «jusqu’aux années 70, l’immigration italienne en Suisse était stigmatisée par des discours qui la dépeignaient comme une invasion»… Entre la légendaire «valise en carton» de l’immigré et les chaînes haut de gamme qui célèbrent l’italianité comme le nirvana de la gastronomie (Duchessa, à Etoy et bientôt à Gstaad et Genève, et Eataly, attendue à Lausanne en 2020), comment l’esprit transalpin a-t-il fini par conquérir le monde? Tour d’horizon, avec trois des chercheurs invités.

1. Design: le monde emménage en Italie

C’est l’histoire d’une idylle en deux mouvements. L’italianité séduit le monde du furniture design (meubles et objets) au cours des années 70-80. Signes particuliers? La valeur émotionnelle déployée par les objets en sus de leurs qualités matérielles, ainsi qu’une conception carrément spatiale: les designers italiens sont, à l’origine, des architectes, qui tendent à modeler l’espace avec leurs créations. Exemple: la lampe Arco d’Achille Castiglioni de 1962, inspirée d’un lampadaire urbain, dont l’emplacement réagence les volumes internes de la maison.

Deuxième mouvement: «À partir des années 90, l’Italie est devenue un laboratoire pour la créativité internationale, accueillant des designers du monde entier qui, chez eux, n’auraient pas pu créer les pièces qu’ils ont produites pour des collections italiennes», relève le Milanais Matteo Vercelloni, architecte et historien du design. Qu’est-ce qui explique ce phénomène? «La flexibilité exceptionnelle du système italien, qui balance toujours entre l’industrie et l’artisanat. Ailleurs, c’est plus rigide, on ne peut pas créer des objets qui sortent des standards de la chaîne de montage: on produit des chaises comme si c’étaient des voitures.»

D’où vient cette flexibilité? «En Italie, il n’y a pas eu de révolution industrielle, la petite et moyenne industrie ont toujours oscillé entre l’artisanat et la production en série. Cet élément de retard a fini par se convertir en un atout.» Aujourd’hui, «la moitié de la production est faite en collaboration avec des designers étrangers: c’est une sorte de globalisation positive, qui crée une italianité à plusieurs voix».

2. Cuisine: un goût qui (re)vient de loin

L’italianité gastronomique explose dans la culture globale (et en Suisse) au cours des années 60. Premier facteur: au cours de cette décennie, les supermarchés se développent et l’offre alimentaire des magasins se diversifie. Dans ce contexte, les produits italiens cartonnent. «Jusque-là, la Suisse connaissait à peine des légumes typiques tels que l’aubergine, la courgette et le poivron», note l’historienne italo-zurichoise Sabina Bellofatto. Les pâtes, les tomates pelées, le parmesan et la charcuterie suivront.

Deuxième facteur: au cours des années 60, la côte adriatique de l’Italie devient une des principales destinations du tourisme de masse. «Dans les localités balnéaires, les touristes ne n’intéressaient pas à la cuisine régionale: ils préféraient manger des plats qu’ils connaissaient déjà. Les restaurateurs se sont adaptés. C’est ainsi que s’est constituée une sorte de monoculture gastronomique, où la pizza et les pâtes sont devenues de véritables stéréotypes.»

«Le fait d’adorer la cuisine italienne fait-il apprécier autant les Italiens?» se demande Nelly Valsangiacomo. Pas si vite. «Dans les années 50 et 60, la cuisine des immigrés était encore considérée par une bonne partie des Suisses comme primitive et malodorante. Elle n’était pas identifiée à la gastronomie italienne que les Suisses pensaient connaître», note Sabina Bellofatto.

Dans le climat de l’époque, marqué par la hantise d’une «italianisation» de la Confédération, «on critiquait le fait que les Italiens n’étaient pas disposés à renoncer à leurs habitudes et à manger de la nourriture suisse dans les cantines d’entreprise». La rumeur xénophobe les désignait comme mangeurs «de cygnes et de chats»… Aujourd’hui, le Numéro 1 des World’s 50 Best Restaurants est italien. C’est l’Osteria Francescana de Modène dirigée par Massimo Bottura, si jamais…

3. Fictions: s’approprier les clichés

Il existe deux grandes narrations globales de l’italianité. La première est liée à un regard extérieur et porte essentiellement sur l’Italie centrale: elle va du Grand Tour de l’aristocratie anglo-germanique du XVIIIe siècle aux images de La Grande Bellezza et aux locations florentines d’Inferno, le roman de Dan Brown adapté au cinéma par Ron Howard. La seconde porte sur l’Italie du Sud et a été construite par les migrants, notamment dans le quartier new-yorkais de Little Italy.

«Les familles italiennes avaient besoin de maintenir une mémoire vivante et de garder un lien fort avec le pays. Elles le faisaient en se racontant histoire sur histoire, des histoires par millions, tout en se transmettant la recette de la pastiera napoletana ou des maccheroni alle melanzane», relève Daniela Brogi, professeure à l’Università per Stranieri di Siena. Cette «mine de récits» a donné lieu à une autre «narration de l’Italie, que nous retrouvons par exemple dans la saga Le Parrain». Ces deux narrations pourraient être en train de s’hybrider: l’engouement planétaire pour Elena Ferrante et les campagnes vidéos de Dolce & Gabbana font glisser vers le Sud le regard que posaient les voyageurs romantiques sur Rome et la Toscane.

On navigue là, bien sûr, dans l’archipel des stéréotypes. Mais «les stéréotypes ne sont pas seulement des préjugés, des étiquettes que nous collons à l’autre en le vidant de sa substance. Ce sont aussi des définitions qui, tout incomplètes et faussées qu’elles soient, nomment confusément quelque chose qui existe. On peut se les approprier pour regarder, à travers eux, ce qui a été vécu et ce qui a construit des ponts entre les cultures». Exemple: «Dans sa série télé The Young Pope, Paolo Sorrentino parle de la beauté, du vedettariat (divismo) et du besoin de Dieu: trois grands stéréotypes de l’italianité que le réalisateur affronte, reprend, s’approprie de façon vitale.»


A écouter

«A l’italienne», samedi 29 octobre, Bâtiment Anthropole, Université de Lausanne. Programme et horaires sur www.unil.ch

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