J. G. Ballard. Que notre règne arrive. Trad. de Michèle Charrier. Denoël, 416 p

Reclus dans son modeste pavillon de la périphérie londonienne, le très prolixe J. G. Ballard est le Tirésias des lettres britanniques. «Habiter la banlieue me convient parfaitement car c'est le meilleur observatoire pour percevoir nos contemporains, en particulier les classes moyennes», lance celui qui, depuis trois décennies, ne cesse de prophétiser les catastrophes qui, demain, secoueront la planète. Amateur de politique-fiction, émule d'Orwell - revu et corrigé par Baudrillard -, Ballard raconte de livre en livre comment Big Brother fera son come-back dans un monde qui, à ses yeux, se transforme peu à peu en cauchemar climatisé. Un cauchemar d'autant plus redoutable qu'il est invisible, dissimulé derrière les aguichantes vitrines de la société de consommation. «Orwell nous annonçait un totalitarisme brutal, mais la dictature moderne est beaucoup plus soft. Aujourd'hui, on nous sourit, on nous divertit avec des gadgets, on nous anesthésie. C'est le nouvel esclavagisme», poursuit Ballard.

Son précédent roman, Millenium People (Denoël, 2005), évoquait remarquablement cette servitude-là. En brassant jusqu'à la lie les eaux troubles de la middle class britannique qui, shootée par l'abondance et la prospérité matérielle, rêve de révolutions d'opérette pour s'offrir un supplément d'âme dans une époque privée d'utopies. Avec Que notre règne arrive, Ballard poursuit sa déconstruction de nos sociétés gavées de bien-être, au fil d'un récit très didactique, un peu trop appuyé, plus proche de la thèse d'anticipation que du véritable roman. N'empêche, cette thèse-là fait froid dans le dos: l'auteur de Crash montre comment le sacro-saint consumérisme, désormais transformé en absolu, engendrera de nouvelles formes de fascisme dans un occident prêt à exploser.

Ex-publicitaire habitué à «chauffer les pantoufles du capitalisme contemporain», le Londonien Richard Pearson veut connaître la vérité sur les circonstances du décès de son père, tué par balle dans le Métro-Centre, la zone commerciale tentaculaire de Brooklands - une cité de la banlieue. En débarquant au Métro-Centre, Pearson découvre une jungle lyophilisée qui «étouffe de malaise», un temple de la consommation arborant un emblème dérisoire: des ours en peluche géants, comme si notre époque devenait un gigantesque Disneyland. Tout en menant l'enquête sur la disparition de son père, le héros de Ballard sera confronté à la réalité de Brooklands, une ville comateuse, décervelée par le culte de la marchandise, caviardée de graffitis du Ku Klux Klan, remplie de racistes paranos, de nationalistes xénophobes et de hooligans... Avec des habitants conditionnés par le shopping, et cramponnés à leurs cartes de crédit. Que reste-t-il de la vieille démocratie, dans un tel univers? Pas grand-chose: elle n'est plus qu'«un service public, comme le gaz ou l'électricité», ironise Ballard.

Il dépeint un monde réduit à des caméras de surveillance et à des musiques d'ambiance, à des caisses enregistreuses et à des spots publicitaires où se trémoussent des présentateurs aux allures de Führer souriants. Partout, la même frénésie et les mêmes abrutissements, avec leur tragique conséquence - la violence, chaque jour plus préoccupante. «Et tout ça, écrit Ballard, semblait venir du Métro-Centre, une nouvelle forme de fascisme propagé dans les contrées sauvages des zones commerciales et des chaînes câblées. Les gens s'ennuyaient tellement qu'ils voulaient mettre du piment dans leur existence.» Et d'ajouter: «Cela se répandait à travers la moyenne Angleterre, et les autorités s'en fichaient. Il s'agissait d'un fascisme aussi mou que le paysage du consommateur. Ni pas de l'oie ni grandes bottes, mais les mêmes émotions, la même agressivité.» C'est donc un «Quatrième Reich» que prédit Ballard. Sans faire dans la dentelle ni dans la nuance, avec ce roman-catastrophe où l'intrigue finit par être submergée sous la déferlante de prophéties alarmistes.