L’Ariana n’est décidément pas qu’un vaisselier géant qui alignerait les bols et les assiettes du monde entier. L’exposition My Blue China en donne une nouvelle preuve éclatante. Les artistes contemporains présentés ici s’en prennent en effet à l’un des symboles de la mondialisation avant la mondialisation, la porcelaine chinoise décorée en bleu cobalt.

Cela fait déjà plusieurs siècles que les artisans chinois ont inventé la porcelaine, un procédé d’une finesse dont ils resteront les seuls maîtres jusqu’au XVIIIe siècle, lorsque, pendant la dynastie Yuan, au XIIIe siècle, ils commencent à proposer de fabuleux décors en bleu et blanc. Ce bleu de cobalt, ils se le procurent au loin, en Mésopotamie, non loin de cet Empire ottoman où les potiers s’appliquent à reproduire leur art depuis longtemps, développant ainsi les procédés de la faïence.
L’histoire de la céramique s’inscrit depuis toujours dans une logique mêlant échanges commerciaux internationaux et stimulation technique. Les premières pièces en bleu et blanc arrivent en Italie par la Route de la soie. Les Portugais se procurent ce bleu par leur comptoir de Macao, les Espagnols commercent avec les Chinois aux Philippines. Puis les Hollandais de Delft, au XVIIe siècle, développent le bleu et blanc sur faïence, avant les Allemands de Meissen. Peu à peu, l’Europe s’approprie cette bichromie à succès, l’Angleterre victorienne en offrant son propre développement avec le principe du willow pattern, motif plus «chinoisant» que chinois.

Réparations en laque dorée

On trouve à l’Ariana une passionnante série d’objets retraçant cette histoire mouvementée, narrée également dans la brochure qui accompagne My Blue China. Une histoire qu’il faut avoir à l’esprit pour apprécier pleinement les œuvres contemporaines de l’exposition. Même si celles-ci valent aussi par le pur plaisir des formes, des textures, elles offrent en effet des questionnements tout à fait actuels sur les phénomènes de la mondialisation et l’histoire de l’art.
Yeesookyung, une artiste coréenne, récupère les fragments des reproductions de maîtres potiers mises au rebut si elles ne sont pas sans défaut. Elle les assemble à l’aide d’une laque dorée, selon le principe du kintsugi japonais, qui valorise les réparations de céramique. Ses pièces sont ainsi des assemblages de boursouflures plus ou moins lisses ou granuleuses qu’on aimerait installer dans sa paume.

Mao en céramique

Bouke de Vries magnifie aussi la fracture dans des pièces qui combinent la porcelaine de Delft avec des références aux natures mortes et autres vanités de la peinture hollandaise. Ces compositions témoignent du paradoxe entre la fragilité de la céramique et sa capacité à nous survivre au-delà des générations. C’est un autre genre de distorsion qui se joue quand l’artiste fait surgir d’un grand Mao en céramique blanche, comme la Chine de la Révolution culturelle en produisait massivement, des tessons de porcelaines anciennes, héritage bleu et blanc de ces dynasties que le régime vouait aux poubelles de l’histoire. Rappelons qu’Ai Weiwei lui-même conçoit depuis les années 1990 des œuvres qui font référence au patrimoine chinois en matière de porcelaine.Ann Agee joue aussi avec les époques et les niveaux de culture. L’artiste américaine remplace les aimables scènes figurées sur les tableautins en porcelaine de Delft par des images où l’on peut voir des machines à laver coincées sous l’escalier ou des coins de salon sans intérêt. Elle appuie sur le clou de la trivialité en accrochant ses séries avec des grossières armatures métalliques.

Le choix de la tête de mort

Dans The Suffolk Conversation, Claire Partington reprend un paysage peint en 1745 par Thomas Gainsborough, pour concevoir une poupée de faïence à large robe. Elle mêle à sa composition quelques éléments relatifs aux ovnis signalés dans la région dans les années 1980, expliqués ensuite par des incidents sur une base aérienne de l’OTAN. Les poupées de cette amatrice de contes de fées reprennent des modèles de cruches en faïence. Ainsi, l’aimable visage de sa poupée peut être remplacé par une tête de mort posée à ses pieds.
Mais les combinaisons les plus spectaculaires de l’exposition, conçue par Laurent de Verneuil à l’instigation de la Fondation d’entreprise Bernardaud à Limo­ges, sont sans aucun doute celles conçues par Brendam Tang. Cet artiste de Vancouver enchâsse des éléments futuristes inspirés de la culture manga dans des récipients en céramique. La porcelaine semble s’être plissée comme une peau humaine pour recevoir ces prothèses étranges. 

Musée Ariana, Genève, jusqu'au 28 février. www.ariana-geneve.ch