Dire de Monet, le peintre impressionniste le plus célébré avec Renoir, qu'une partie de son œuvre est «sous-estimée», semble a priori un peu fort. Mais à la réflexion, et au vu de l’exposition que la Fondation Beyeler lui consacre à l’occasion du vingtième anniversaire du musée, on a en effet le sentiment qu’un «oubli» est réparé. Comme le relève le commissaire de l’exposition, Ulf Küster, si Cézanne, tenu en haute considération en tant que père fondateur de la modernité picturale, en a été le théoricien, Monet, lui, n’a pas écrit, mais «il a fait».

Et ce qu’il a fait ne tient pas seulement dans les deux périodes les plus souvent illustrées et commentées, la première période (impressionniste) et l’œuvre tardive (largement dédiée au jardin de Giverny, spécifiquement à ses nymphéas), l’œuvre du milieu est également une mine d’expérimentations et de solutions, et de toiles magnifiques.

Bonheur et sérénité retrouvés

En préambule de cette période qui couvre un quart de siècle, de 1880 aux premières années du XXe siècle, les changements dans la vie du peintre correspondent à un tournant de l’œuvre: Camille Monet, l’épouse, décède en automne 1879, et l’artiste trouvera dans son compagnonnage avec Alice Hoschedé, qui deviendra sa femme, une forme de bonheur et de sérénité.

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Particulièrement rigoureux, ce même hiver 1879-1880 est propice aux spectacles inédits, comme la débâcle sur la Seine consécutive au redoux, sujet dont s’empare aussitôt l’artiste, et qui offre un condensé des thèmes abordés durant la période qui concerne l’exposition: la réflexion (du paysage sur le plan d’eau), qui se prêtera à une certaine confusion volontaire entre les orientations du tableau, le haut rejoignant le bas, le reflet, parfois, s’avérant plus net que le motif «réel», le traitement proprement pictural de certains détails, comme ici les blocs de glace qui ruinent le côté lisse de l’image, le soleil, devenu une touche de couleur, et ses reflets.

Palette de diamants

Comme plus tard dans les visions de Londres sous la brume, ou carrément dans le brouillard, qui empruntent leur poésie, et leur degré d’abstraction, aux aquarelles de William Turner, l’œuvre diffuse une clarté interne, comme si une lampe se trouvait derrière la toile. L’intensité de ces effets de lumière, laquelle surgit de l’ombre, ou s’accroche aux aspérités de la matière picturale, est en soi une réussite. Les couleurs et donc la lumière dansent jusque dans l’ombre dans laquelle Monet a plongé «La Cabane du douanier», au flanc du rocher qui, semblable à un crâne, domine vertigineusement l’océan: dans cette œuvre, et pour peu qu’on se tienne un moment dans cette ombre même, les petites touches vives répondent à la tonalité froide de la mer, et le chromatisme s’avère étonnamment complexe, reflet de cette «palette de diamants et de pierreries» dont rêvait l’artiste.

 

Venues de musées prestigieux, du Japon aux Etats-Unis, ainsi que de collections particulières, habituellement moins accessibles, la soixantaine de toiles présentées illustrent ainsi les thèmes successivement traités par le peintre, dans des séries ou simples groupes d’œuvres. Les meules et les cathédrales le cèdent vite à ce gros noyau de pièces fondées sur le dialogue du ciel et de l’eau, ou sur les éléments de construction apportés par les arbres, ces saules dont les troncs longilignes sont repris, sous forme d’ombres horizontales, de manière à donner un cadre orthogonal à la composition.

Vague menaçante

Mais le thème principal, et le projet du peintre, restent le changement. « Le paysage ne change pas, explique Ulf Küster. La nature change.» Deux versions simultanées de «Matinée sur la Seine» (1897), où la limite de l’horizon, jusqu’ici sans cesse rehaussée (dans les «Nymphéas», cette limite sortira effectivement de l’espace pictural), s’efface au profit d’une zone centrale indéterminée, célèbrent «le grand adieu au monde de la réalité dans l’art.»

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Sur le gris perle des cimaises, les tableaux, que les marchands avaient tenu à habiller de cadres somptueux, où Monet aurait osé la toile nue, diffusent la subtilité de leurs teintes et l’audace de leur composition. Le retrait progressif de l’horizon induit une plus grande proximité, et une complicité avec la peinture, qui nous happe. Significative, cette anecdote de l’artiste surpris par la marée alors qu’il travaillait à «Vagues à la Manneporte», et qu’une plus grosse vague fit craindre pour sa vie. Le caractère agité du traitement de l’eau et même des rochers témoigne en effet de cette conception, qui veut que le peintre s’immerge dans la nature qu’il dépeint.


«Monet». Fondation Beyeler, Riehen, jusqu'au 28 mai. Tous les jours 1h0-18h (me 20h). www.fondationbeyeler.ch