Monique Laederach

Je n'ai pas dansé dans l'Ile

L'Age d'Homme,120 p.

Déjeuner d'écrivains, lors d'un congrès, à Lahti (Finlande): des hommes parlent entre eux, pendant des heures. Deux femmes leur tiennent compagnie. L'une est secrétaire, l'autre poète et romancière, mais elles n'ouvrent pas la bouche; et si l'un des hommes, «par malchance», s'avise de leur présence, aussitôt il «devient opaque», se rétracte dans le mépris.

Scène emblématique, où la femme-écrivain que Monique Laederach a placée au centre de son dernier roman, Je n'ai pas dansé dans l'Ile, reconnaît un «modèle récurrent»: «J'arrive avec ce que je suis, en toute confiance – et c'est un couperet qui tombe. Je cesse d'être légitimée.» Dans ce désaveu chronique, il faut sans doute lire un destin plus général – le propre de ce que la narratrice appelle «la part des femmes», ou encore «ma négritude de femme, ma féminitude». Or ce destin s'aggrave et tourne à la schizophrénie lorsqu'il prétend se réaliser dans le champ clos de l'écriture: méfiez-vous donc, jeunes femmes, des pères qui vous «roulent sous la langue»! «La Parole était à eux», et s'«ils ont exigé implicitement» que vous la preniez, ce n'était pas pour vous, mais «pour faire flamber leur rêve»…

L'écriture, pour les femmes, est un cadeau empoisonné: ainsi condamne-t-elle l'héroïne de Je n'ai pas dansé dans l'Ile à une vie excessive. Ses amours avec

Jarkko, un poète finlandais homosexuel, sont placées sous le signe de l'alcool et de la jalousie; la rupture sera radicale: quittant Jarkko, c'est en fait sa propre identité qu'elle choisira d'abdiquer, pour vivre dix ans travestie en homme, les seins bandés, et publiant sous pseudonyme des romans d'homme où le sexe se mêle hardiment à la quête spirituelle.

Mais aussi, si l'écriture est le mal, le remède est dans le mal: telle est la démonstration, lumineuse et paradoxale, de Je n'ai pas dansé dans l'Ile. Ce roman, qui relate une existence ruinée, ouvre simultanément l'espace où elle pourra être restaurée. Cet espace de composition, c'est la mémoire, telle que l'écriture la restitue: de «très longues volutes de perceptions» se tiennent là en réserve, dont la narratrice, dans la solitude de la vieillesse commençante, fixe peu à peu le lent tourbillon. Au cours de cette réappropriation progressive, le garrot de la «féminitude» se desserre; la vie retrouve sa virtualité, et la mort même peut alors être heureuse: «Il faudrait que je meure là, à ma table, la plume à la main, laissant ces pages ouvertes et notre histoire inachevée. Ouverte pour toujours.»