«Monk et les Monkiens». Un peu comme on dirait Tintin et les Picaros. Parce que les compositions du pianiste semblent taillées sur mesure pour enfanter, quasi à l'infini, des volumes d'aventures palpitantes. A l'image de ce bouquet de relectures, gloses, hommages récents qui disent tous l'exceptionnelle malléabilité de cette œuvre.

A tout seigneur (médiatique) tout honneur (polémique). Si l'œuvre de Monk était un jour rayée du patrimoine, c'est vers le disque-mausolée de Wynton Marsalis qu'il faudrait se tourner pour en retrouver les contours. Les formes siliconées. Beau travail de chirurgie esthétique qui passe totalement à côté des enjeux comme des pulsions de vie de cet univers hautement suggestif.

L'oreille de Paul Motian, elle, est sensible aux vibrations du non-dit. Elle se montre si intelligente dans sa captation des sous-entendus de Monk que le modèle finit par se dissoudre dans la copie (qui n'en est justement pas une) comme le sucre dans l'eau. Un tour de force que seul un batteur en complet décalage par rapport aux normes de la jazzosphère pouvait réaliser. Le drumming perturbé-perturbateur de Motian est, plus que le banal fil conducteur, le détonateur de cette opération de complète assimilation. S'y ajoute la démultiplication des voix à l'intérieur de l'Electric Bebop Band (deux saxes ténors, deux guitares électriques) qui achève de brouiller les repères conventionnels. Cette recherche de la déstabilisation, c'est précisément l'essence de la musique de Monk.

Même démarche émancipée chez Jessica Williams, qui prend le contre-pied de l'approche fruste du maestro. En mettant de la virtuosité dans son Monk, la pianiste éclaire le Thelonious des profondeurs: celui du vertige hallucinatoire, des architectures piranésiennes que sa technique limitée permet seulement d'entrevoir dans son œuvre propre. Bel enfantement auquel seule une femme-clavier pouvait prétendre.

Tout aussi souterraine, l'intimité de Steve Lacy et Dave Liebman avec l'œuvre du pianiste débouche sur deux essais plus exigeants. Soient deux manières complémentaires de désosser les thèmes de Monk. Lacy a le geste précis quoique toujours précautionneux du microchirurgien. Son dialogue avec le trombone de Roswell Rudd, l'un des esprits coulissants les plus libres de la modernité, échappe à tous les moules stylistiques. Liebman, c'est la force brute du maître charcutier, une manière de sauvagerie civilisée qui associe l'élan et le calcul, l'instinct et la raison. Significativement, le saxophoniste choisit la formule du trio sans piano (les deux autres sommets du triangle étant la basse d'Eddie Gomez et la batterie d'Adam Nussbaum) dans une référence explicite au Sonny Rollins du Live At The Village Gate mais aussi de la Freedom Suite. Ce faisant, Liebman montre qu'il suffit de bousculer légèrement les compositions monkiennes pour aboutir au free jazz le plus aventureux. On n'en doutait pas vraiment, mais il y a du bonheur à le vérifier.

Quant à l'ovni d'Andy Summers (lire ci-dessus), il est l'émouvante concrétisation d'un rêve de fan et non le gadget d'un enfant gâté. Entre Abercrombie et Frisell, la guitare très cultivée de cet «outsider» invite à un voyage plein de fantaisie dans les arcanes de la «theloniousphere».

M. B.

Wynton Marsalis, Marsalis Plays Monk (Columbia 67503/Sony)

Paul Motian, Monk And Powell (Winter & Winter 910045-2/Tudor)

Jessica Williams, In the Key of Monk (Jazz Focus 029/Plainisphare)

Steve Lacy/Roswell Rudd, Monk's Dream (Verve 543090-2/Universal)

Dave Liebman Trio, Monk's Mood (Double Time 154/Plainisphare)

Andy Summers, Green Chimneys (RCA 09026634722/BMG)