Monnier, la musique

de père en fils

Jacques a 57 ans, il anime les nuits de Paléo. Mathieu en a 26, il vient d’entrer dans l’équipe de programmation du Montreux Jazz

La mystique du t-shirt de rock. Le père a enfilé le maillot des Beatles. Le fils, celui d’un groupe californien, Sleepy Sun, qui reprend trait pour trait l’esthétique de Led Zeppelin. Ils débarquent ensemble dans un restaurant thaïlandais de Lausanne. Ils discutent musique, le dernier son qui frappe, les trouvailles pour leur festival respectif. Jacques Monnier, 57 ans, est l’âme artistique du Paléo Festival; c’est lui qu’on voit depuis des décennies dans tous les festivals européens, à chasser la rumeur pop, l’anthologie folk, de quoi alimenter le ­mastoc culturel de l’été. Mathieu Monnier, 26 ans, son aîné, vient de rejoindre l’équipe du rival par ­excellence, le Montreux Jazz Fes­tival, pour lequel il coprogramme la nouvelle salle du Lab. Entre ces deux générations, davantage qu’une génétique assumée: presque quarante ans d’histoires mélomanes et de métamorphoses dans l’industrie de la mélodie.

Jacques rayonne discrètement, il est d’une timidité enthousiaste. Il avait 5 ans quand il a connu Daniel Rossellat, enfants de Nyon qui partageaient en bande les rares vinyles qu’ils parvenaient à dégotter. Adolescents, ils écoutaient Pink Floyd, Deep Purple, la chanson française la plus délicate. Leurs premiers concerts, ils les ont vécus à Montreux, justement, Ten Years After, Led Zeppelin. Ils n’osaient pas encore aller frapper à la porte du maître des lieux, Claude Nobs, manitou plénipotentiaire des nuits qui duraient. Avec Rossellat, Jacques Monnier décide d’organiser des concerts en ville de Nyon. «C’était une autre époque, nous devions écrire à Paris, à des agents qui nous répondaient deux semaines plus tard. Il arrivait qu’ils nous accordent leur confiance.» Ils invitent Nougaro, se paient un four avec Yves Simon. «Nous avons appris une leçon, ce jour-là. Un programmateur n’est pas seulement quelqu’un qui se fait plaisir. Il faut trouver l’équilibre entre nos goûts personnels et ceux du public.»

L’enfance à traquer les autographes

Ils finissent par créer Paléo, petit raout folkeux que Mathieu, dès sa naissance en 1986, écume dans les bras de ses grands-parents. «J’ai encore tous les badges du festival, avec ma photographie qui changeait d’année en année. Le premier, j’avais 1 an», se souvient le fils, qui a les yeux bleus de sa mère. A la sortie du restaurant des artistes, petit garçon stylo en main, il traque les autographes. D’abord ­Zazie, qui lui claque la bise, puis ­Pascal Obispo. C’est le choc des cultures. Quand les boys bands font rage, Jacques doit amener Mathieu voir le concert de Worlds Apart à Neuchâtel. «J’ai eu ensuite une longue période rap français. J’allais écouter IAM, Saïan Supa Crew. Mon père n’a jamais essayé de diriger mes goûts. Il me laissait vivre mes passions, même si ce n’était pas toujours très glorieux musicalement.» De toute façon, l’immense discothèque familiale qui s’étend d’année en année dans des armoires noires est un gouffre fascinant dans lequel Mathieu puise, même sans s’en rendre compte.

«Le plus souvent possible, j’ai emmené mon fils dans les festivals français, belges. Nous avons découvert ensemble Coldplay, Red Hot Chili Peppers.» Mathieu, dès qu’il atteint l’âge requis, ­entre dans l’équipe des bénévoles de Paléo; l’encadrement de la scène pour enfants, le nettoyage qui lui permet de travailler le matin et de ne pas dormir la nuit pour entendre les concerts, puis la programmation des groupes suisses. Depuis cinq ans, le jeune homme, toute l’année, va écouter des ensembles locaux pour les afficher en juillet à Nyon. «Ils m’ont fait confiance. C’était une chance incroyable.» Ce qui relie Jacques et Mathieu, outre une passion intacte pour la nouvelle perle rock, c’est un côté stakhanoviste de la plaine aride. Ils continuent d’arpenter, au même rythme battant, les festivals. Quand Jacques est à Glastonbury, Mathieu se trouve en Pologne pour ne rien perdre de cet univers qui change tout le temps.

«J’ai appris à ne plus partager avec mon père»

A la fin de l’année dernière, Jacques reçoit une annonce du Montreux Jazz, qui cherche un nouveau programmateur pour fonctionner en duo avec David Torreblanca pour la nouvelle scène du Lab. Il la transmet à Mathieu, qui n’y croit pas. «Je me disais que c’était impossible, en tant qu’enfant de Paléo, que je sois choisis à Montreux.» Et pourtant, son expérience (il a travaillé déjà pour nombre de festivals et de scènes parisiennes), ses amours inclusives pour l’électro, le rock, la pop minée, lui ouvrent les portes du festival lacustre. Le plus étonnant, c’est que Mathieu a encore sélectionné cette année les groupes suisses de Paléo avec Romain ­Gomis; il est donc dans la coulisse des deux plus grands festivals romands. «Je ne sais pas si cela pourra durer comme cela l’année prochaine, cela ne me dérangerait pas. J’ai déjà appris à ne plus tout partager avec mon père. J’ai une grande loyauté vis-à-vis de Montreux.»

Griserie et frustrations

C’est que le père et le fils se retrouvent en position de concurrence. Ils se sont battus les deux pour obtenir Black Rebel Motorcycle Club, à l’affiche de Montreux, et Kavinsky, à celle de Paléo. Jacques reste philosophe. «J’ai déjà connu dans ma famille cette manière de se tirer la bourre. Mon père élevait des chevaux de course et mon frère aussi. Ils se retrouvaient parfois l’un contre l’autre sur la piste. Je sais que ça peut marcher: ils se parlent toujours.» Avec Mathieu, Jacques a appris la mu­sique sur Internet, comment s’informer en un clic sur la dernière marotte rock. Avec Jacques, ­Mathieu a découvert le show-bu­siness, une profession où les né­gociations sont serrées et où l’artistique cède parfois le pas devant l’économique: «Au début, j’envoyais de longs messages aux agents, qui expliquaient pourquoi on voulait tel artiste à Montreux. La seule réponse était: «Fais-moi ta meilleure offre.» C’est décevant. Mais il faut s’y faire.»

Avec l’explosion des cachets, la marge de manœuvre semble faible pour un festival comme Montreux, dont la capacité est limitée. «On arrive quand même à obtenir de belles choses. Comme Paul Kalkbrenner, qui joue en général devant des dizaines de milliers de personnes. Ou The Lumineers, qui souhaitaient venir chez nous.» Jacques regarde Mathieu, avec une forme d’admiration silencieuse; il se voit 25 ans plus tôt dans ces yeux-là. «Quoi rêver de mieux? Mathieu est en train de vivre ce que j’ai vécu, la griserie, les frustrations, l’envie irrépressible de faire entendre ce que l’on aime.»

Montreux Jazz Festival, jusqu’au 20 juillet. www.montreuxjazz.com Paléo Festival de Nyon, du 23 au 28 juillet. www.paléo.ch

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