En russe, monstre se dit ourod. Il existe d’autres mots – monstr, tchoudovichtche, divo – mais ourod caractérise «un individu marqué par une malformation importante», et aussi «un être particulièrement laid». C’est ce qui intéresse Annick Morard, «le corps monstrueux, dans sa dimension physiologique et organique». Elle guette «les chairs débordantes et extraordinaires, les déformations effroyables et effarantes, les membres surnuméraires et les parties sectionnées, les mutilations et blessures horrifiques, les hybridations interspécifiques et les naissances inexplicables, les métamorphoses ubuesques et les devenirs affolants».

Tout cela, la culture russe, ce grand corps à cheval sur l’Orient et l’Occident, le lui offre en abondance, elle est elle-même un monstre, capable «d’absorber des influences étrangères, de les laisser macérer en elle pour ensuite les resservir à sa sauce». Cette créature hybride, l’auteure va l’«autopsier» au miroir des monstres qu’elle a engendrés au cours des siècles, jusqu’en 1940, à travers les écrits de ses auteurs.