Contre-courant

La montagne, ce cauchemar

La montagne, ses pâturages verdoyants et ses cimes enneigées provoquent chez certains un profond ennui, voire une réaction épidermique de rejet. Nous avons donné la paroles à quelques sceptiques

Cheminer des heures durant sous un soleil d'automne, gravir une pente raide sac au dos ou encore bivouaquer en haut d’un alpage, le vent frais au visage. Un rêve? Non, les ingrédients d’un cauchemar pour ceux qui n’aiment pas la montagne. En Suisse, pays de vallons et de cols, comment font-ils pour survivre? Alors que les randonnées en forêt et autres excursions champêtres connaissent un regain de popularité, comment parviennent-ils à dire non?

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«Je déteste la montagne, ça cache le paysage», disait le journaliste et humoriste français Alphonse Allais. Comme lui, Joseph, 51 ans, hait profondément les collines verdoyantes, ses vaches et ses mazots brun foncé. Etrange pour un Valaisan né sur un coteau. «Une erreur de casting», lâche-t-il, hilare, au téléphone. Une nature ennuyante et cafardeuse, voilà ce qu’évoque pour lui la montagne.

Réaction épidermique

Il y a d’abord l’effort physique, ce côté épidermique. «Quand la transpiration s’accumule au creux des reins et que les doigts de pieds étouffent dans les chaussures de marche, ça me répugne.» Sans parler des brusques changements de température qui obligent à enlever, remettre puis enlever de nouveau la polaire blanche qu’on a prise «au cas où».

Plus grave encore que le ressenti physique: toute la symbolique, la mythologie qui se cache derrière la montagne. «Je vois une carte postale catholique des années 1970. L’idée qu’il faut s’élever physiquement pour voir les choses de haut, s’isoler, trouver des réponses.» Une sorte de «spiritualité bon marché» à coup de «retraites silencieuses.»

Une «grande arnaque»

La mystique de l’élévation, la nature spirituelle? Une «grande arnaque» selon Joseph. «D’où vient cet impératif selon lequel on est forcément détendu en montagne? Je me ressource davantage à New York sur un carrefour», lâche-t-il sans ambages. Quand on lui parle d’air pur, de sommets, il pense aux sanatoriums, au temps suspendu. Une vision héritée de l’enfance et qu’il n’a jamais pu modifier. Pour un peu, on croirait qu’il souffre d’orophobie, cette peur viscérale des montagnes.

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Les sommets, Joseph ne les approche donc jamais. «Sauf sous la contrainte d’un puissant chantage affectif, pour une sublime terrasse avec téléphérique», sourit-il. Est-ce bien accepté? «Un Suisse qui n’aime pas la montagne c’est presque une excentricité, quelque chose d’exotique, alors j’en joue!» Avant de raccrocher, il confie une ultime bizarrerie. La montagne, il la tolère couchée sur papier, sous la plume de Ramuz et Corinna Bille. Sans oublier Pétrarque, l’inventeur du paysage littéraire, et son splendide Mon ascension du mont Ventoux.

Admirer le paysage sans devoir forcément le conquérir à la sueur de son front, c’est aussi la condition d’Adrien, qui est rebuté par l’effort physique. «Après une semaine de boulot, avaler des kilomètres avec le casse-croûte des enfants sur le dos, ce n’est pas mon truc, explique ce père de famille de 42 ans. Je rêve plutôt d’un bon farniente au bord d’un lac ou mieux, de la mer.»

«Trop connectée, trop citadine»

Mer ou montagne? Le dilemme divise les familles et les couples en deux clans distincts. Catherine, elle, a fait son choix. Cette étudiante en biologie de 28 ans déteste se «balader en forêt», prendre un «bon bol d’air». «Trop connectée, trop citadine peut-être, je ne vois pas l’intérêt de me lancer sur des sentiers balisés de petits losanges jaunes, entourée de pâturages déserts, alors que je peux arpenter une ville et rencontrer ses habitants, eux bien vivants.»

Il lui arrive de faire des exceptions, à Noël, le temps d’un week-end entre amis. Son moment préféré? «Les pauses sur les aires d’autoroute, les jeux de société le soir lorsque la neige tombe et surtout les bains chauds au retour.» De la montagne, Catherine n’aime que les à-côtés. «Mais la fondue à la maison, c’est bien aussi!»

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