Paolo Cognetti entretient un rapport fort et tourmenté avec la montagne. Son premier roman reprend sur un mode narratif de longue haleine des éléments autobiographiques déjà très présents dans son Carnet de montagne, paru en traduction française en 2016 chez Zoé. C’est l’histoire d’un petit Milanais, Pietro, qui vient régulièrement avec ses parents à Grana, un hameau de moins de vingt habitants perdu dans l’embranchement d’une étroite vallée alpine. La ville figure dans la prose de cet auteur italien de quarante ans un monde peu hospitalier, agité, voire hostile, à la fois pollué, anonyme et futile. Il faut monter pour respirer, vivre et penser. Trouver la blancheur de la neige. Marcher.

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Mal de vivre

La montagne en tant que refuge, certes, mais Paolo Cognetti se présente toujours en solitaire atteint d’un mal de vivre que l’altitude ne saurait apaiser tout à fait. Solitaire comme son père, une forte figure de ce roman, employé comme chimiste dans une grosse usine et qui ne trouve la sérénité que dans de longues et exténuantes escapades alpines. Là où règne une nature âpre, là-haut seulement existe une chance d’être heureux. Bientôt, il y emmène son fils, faisant naître en lui une semblable passion pourtant contredite par un insidieux mal de la montagne, puis par des velléités d’indépendance qui l’éloignent, pour un temps, de ce père dont il admire l’intelligence et l’entêtement rebelle, bien qu’il souffre avec sa mère de ses noires humeurs de plaine.

Amitié mutique

Dans le village de Grana, l’enfant venu de la ville se lie le temps de l’été d’une amitié mutique avec Bruno, un gosse à moitié abandonné, corps et âme lié à la montagne, et que la famille de Pietro, faute de pouvoir l’adopter pour de bon, traite comme un second fils. Notamment la mère qui s’occupe de son instruction. Bruno, lui, initie Pietro aux secrets de la montagne.

Paolo Cognetti fait défiler les années dans un récit conduit au passé simple, sage et profond, presque naïf parfois, mais toujours en prise avec les forces, les beautés et les déchaînements de la nature. En prise aussi avec la mémoire des lieux et des gens, si bien qu’une nostalgie ontologique habite progressivement le narrateur et envahit le texte tout entier. On sent le temps qui passe, avale les gens et leur histoire, et c’est ce qui donne une force singulière à ce roman d’apprentissage et explique sans doute son succès.

Fil rouge

Cette amitié indéfectible liant deux solitaires qui ne respirent qu’à partir de 2000 mètres sert de fil rouge à la narration. Celle-ci court de leur enfance à la quarantaine, quand la jeunesse se dilue dans l’âge adulte et que se précisent des chemins de vie. Bruno est un individu vernaculaire ne pouvant imaginer vivre ailleurs qu’où il est né, tandis que son ami Pietro, incapable de se fixer, court les montagnes du monde, mêlant Alpes valdotaines et Himalaya du côté du Népal.

La couverture de cette édition française, rose comme le sont les textes étrangers publiés chez Stock, affiche une photo de l’auteur en format Polaroid. Pourtant, ce rose ne donne en rien un roman rose, sinon peut-être pour rimer avec mont Rose. Ou alors le rose ne dure que le temps d’un coucher de soleil et vire aux temps menaçants, au bonheur conjugal brisé, à l’idéal de vie qui fait faillite et va même jusqu’à l’avalanche dévastatrice. La montagne de Paolo Cognetti n’est pas de tout repos. Elle peut briser les toits construits dans les règles de l’art et ensevelir les rêves les plus purs.


Paolo Cognetti, «Les Huit Montagnes», trad. de l’italien par Anita Rochedy, Stock, 166 p.