récit

Dans «La Montagne», Jean-Noël Pancrazi parle aux fantômes de son enfance

Court récit, «La Montagne» revient sur un drame vécu par l’auteur dans l’Algérie en guerre

Genre: Récit
Qui ? Jean-Noël Pancrazi
Titre: La Montagne
Chez qui ? Gallimard, 92 p.

Les phrases, dans La Montagne , de Jean-Noël Pancrazi, ont un rythme lent, presque scandé, qui impose l’écoute. On fait silence intérieurement pour entendre ce chant susurré, cette mélopée qui porte en elle à la fois l’acuité de la douleur et l’épaisseur des années écoulées. Un peu comme une caméra s’attache au détail puis saisit le plan large. Ces phrases à point-virgule, qui sont en fait des respirations, des prises d’air, donnent au petit livre, à peine 90 pages, la profondeur d’un leporello qui se déplie et se déplie encore. La dernière page venue, on s’étonne d’avoir arpenté avec lui tant de paysages, d’émotions.

Le romancier revient sur le drame qui a ébranlé l’enfant qu’il était dans une petite ville d’Algérie, en pleine guerre d’indépendance. L’onde du choc l’a poursuivi tout au long de sa vie jusqu’à se lover, peut-être, se dit-il aujourd’hui, dans son urgence d’écrire.

Les scarabées de la montagne

La Montagne s’ouvre sur une après-midi de juin, à Bordj, dans ce faux calme des temps de guerre qui précède souvent les tragédies. Le petit garçon, 8 ou 10 ans à l’époque, voit ses six camarades de classe – ils formaient une bande inséparable – monter dans la camionnette de la minoterie. Lui-même avait refusé de participer à cette excursion improvisée à l’insu des parents. Le frère du chauffeur habituel se proposait de les amener sur la montagne, là où l’on trouve tant de scarabées. Et puis le soir est tombé et la camionnette tardait à revenir. La description de la battue des militaires, partis à la recherche des enfants, la tension, l’angoisse qui nouent de plus en plus les voix, les corps de ces hommes à mesure que le temps passe; l’horreur, ensuite, indicible, qui s’impose et se traduit, là encore, dans les corps des soldats qui plient, à genoux, écrasés par leur découverte.

La logique de la guerre

Revenir à ce deuil, longtemps occulté, entraîne aussi pour l’auteur un retour sur le départ de l’Algérie, la fuite de ses parents pieds-noirs, petits salariés, parlant l’arabe, se sentant, se croyant adoptés, aimés, ne comprenant pas que la logique de la guerre rompt les fidélités, ne comprenant plus rien en fait. Les pages sur l’égarement du père rayonnent comme un soleil noir. Sa décision, le pied sur l’embarcadère du bateau qui devait le ramener en France, de rester en Algérie pour garder la minoterie comme le lui demandait la riche propriétaire française; sa débâcle, sans le sou; et puis l’humiliation, à Paris, dans le salon cossu de la patronne. Les phrases, là encore, musicales, traduisent la perte des repères, la chute dans l’amnésie, seule façon de survivre.

Et l’écriture, au bout du compte, aura permis de raconter les voyages que n’ont cessé de faire les enfants à bord de la camionnette, un peu saoulés par la route, perpétuellement joyeux comme avant une grande bêtise. Il fallait bien raconter toutes les chasses aux scarabées dans la montagne, si vaste, si bleue. L’écriture s’adresse peut-être toujours aux fantômes pour leur donner une voix, un rire.

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