Littérature

«Montaigne, moderne car sceptique»

L’auteur des «Essais» a marqué l’année éditoriale 2013. Pourquoi ce succès? En quoi la prose de ce penseur cavalier touche-t-elle encore? Entretien avec Dominique Brancher, professeure de littérature à l’Université de Bâle

«Montaigne, moderne car sceptique»

L’auteur des «Essais» a marqué l’année éditoriale 2013. Pourquoi ce succès? En quoi la prose de ce penseur cavalier touche-t-elle encore? Entretien avec Dominique Brancher, professeure de littérature à l’Université de Bâle

«L’idée m’a semblé très bizarre, et le défi si risqué que je n’ai pas osé m’y soustraire.» Le défi en question est celui que, début 2012, Philippe Val, directeur de France Inter, lançait à Antoine Compagnon, professeur au Collège de France: consacrer, durant l’été de la même année, toute une série de chroniques à Montaigne. Le marché passé, ces billets prirent la forme d’un éventail thématique inspiré des Essais: Antoine Compagnon y parla de «L’engagement», de «La conversation», des «Indiens de Rouen», de «La désinvolture», de «L’ignorance savante», etc.

Ce fut un succès d’audience, cela devait devenir un triomphe de librairie une année plus tard: en 2013, Un Eté avec Montaigne, qui recueillait les chroniques de Compagnon, était selon Le Figaro en tête des ventes dans la catégorie essais-documents.

En 2013 toujours, un autre objet montaignien faisait son arrivée en librairie depuis le Royaume-Uni: Sarah Bakewell donnait la traduction française de son How To Live, ouvrage hybride, à la fois biographie de Montaigne et condensé des préceptes de bonne vie qu’on peut extraire de son œuvre (SC du 22.06.2013). Là encore, un carton.

Alors, à la mode, Montaigne? Certes le nom de l’auteur des Essais et du Journal de voyage résonne encore dans la mémoire collective. Mais le lit-on encore, au-delà du filtre des commentaires? Surtout: comment le lire correctement, par-delà l’éloignement des siècles? Dominique Brancher, professeure de français à l’Université de Bâle, spécialiste de la littérature de la Renaissance – elle a entre beaucoup d’autres choses collaboré à la création du Dictionnaire de Michel de Montaigne et vient de publier « Un «gramme de pensée». Figures de la cognition chez Montaigne et Rabelais» dans la revue Poétique –, fait le point.

Samedi Culturel: Peut-on parler d’un regain d’intérêt public pour Montaigne?

Dominique Brancher: Je ferais une distinction entre le regain d’intérêt pour les écrits de Montaigne et le regain d’intérêt pour des livres qui proposent des lectures de Montaigne. Ces auteurs – par ailleurs brillants – procèdent par sélection thématique et par extraction de citations pour faire des Essais une forme de livre de sagesse au sens bien ordonné. C’est le cas de Sarah Bakewell, pour qui il y aurait une espèce de leçon de vie cachée dans ce texte, qui signifierait ce que l’auteur a voulu lui faire dire. En faisant cela, elle s’inscrit d’ailleurs dans une très longue tradition: les contemporains de Montaigne déjà le lisaient de cette manière, comme un réservoir de citations, mais aussi comme un livre qui donnerait des leçons de «comment vivre».

Ce qui m’intéresserait, ce serait de savoir si le livre de Sarah Bakewell a poussé des lecteurs à aller lire Montaigne directement. Cela, je l’ignore.

A leur faire subir ce traitement, ne risque-t-on pas d’assécher les «Essais»?

Antoine Compagnon le dit dans sa préface, il a tout à fait conscience du caractère provocateur, réducteur, de son geste. Je trouve par ailleurs que ces livres sont extrêmement stimulants, mais ce que l’on nous propose, ce sont des lectures de Montaigne qui n’envisagent qu’un aspect de sa pensée.

Vous connaissez sans doute cette citation des Essais: «Un suffisant lecteur découvre souvent ès écrits d’autrui des perfections autres que celles que l’auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches» (I, 24). Montaigne disait qu’il développait une philosophie «impréméditée et fortuite»: il invite le lecteur à essayer lui aussi sa pensée – sans la résoudre – à la lecture des Essais, et à produire des sens «imprémédités et fortuits» que Montaigne lui-même n’avait pas forcément anticipés. Il y a chez lui une forme d’appel à un acte de lecture libre, une aventure de pensée qui est proposée au lecteur, qui va pouvoir compléter finalement les Essais, et développer des sens inédits. C’est très présent chez Montaigne, et c’est aussi ce qui fait l’intérêt de ce texte: une œuvre qui est à la fois une écriture du moi, mais en même temps une manière de dire qu’en tant qu’auteur, Montaigne n’est pas tout-puissant pour unir le texte à un sens originel et définitif. D’abord parce que les «paroles signifient plus qu’elles ne disent»; et ensuite parce que le «je», constamment autre à lui-même, ne cesse de faire retour de manière critique, ironique, sur ses propres énoncés. Dès le moment où un texte adopte comme celui-ci la forme de l’inachevé, de la mutation continuelle de la pensée, le risque que peuvent parfois courir des lectures critiques comme celles de Bakewell ou Compagnon, c’est de réduire l’œuvre à une unité thématique, esthétique ou idéologique. De l’aborder comme contenu de savoir, et non comme forme de parole, protocole de pensée.

La langue de Montaigne, celle du XVIe siècle, a-t-elle une part de responsabilité dans le fait qu’on semble aujourd’hui préférer le commentaire à la version originale?

– Même quand je lis Montaigne avec mes étudiants, la langue devient vite un obstacle. On a d’ailleurs l’impression que lui-même avait conscience du caractère transitoire de son œuvre: il y avait presque chez lui une forme d’anxiété à l’idée que finalement son texte allait s’éroder en changeant de contexte, qu’il courait même le risque de l’illisibilité dans la mesure où la langue de son époque était en pleine mutation. Je rappelle que Montaigne écrit en moyen français, un état de la langue qui précède le moment de fixation et de purification du français classique. Par opposition, le moyen français est une langue extrêmement labile.

Faudrait-il dès lors s’en remettre à des versions modernisées du texte?

Montaigne a accordé énormément d’attention à la notion de forme, qu’il faut aussi, au-delà de son substrat aristotélicien, entendre comme forme linguistique. C’est quelqu’un qui joue beaucoup avec les mots, les échos sonores, la paronomase, c’est-à-dire la ressemblance de deux mots. De même, sa syntaxe reflète sa pensée: elle bifurque, elle se fait parfois labyrinthique, et tout cela dessine une posture philosophique, ou cognitive. Un peu comme s’il nous disait par la structure même de sa phrase: «Je ne m’engage pas dans une voie droite, je prends des chemins obliques, de traverse, je prends parfois la poudre d’escampette», etc. A cet égard, le traduire en français moderne, le «moderniser», induit une perte inévitable. Un acte de traduction est toujours un acte d’interprétation, qui peut ajouter quelque chose au texte. Mais, évidemment, cette couche interprétative participe aussi à l’opacifier. La chair du texte est nécessaire lorsqu’il faut porter la pensée de Montaigne, qui est une pensée éminemment incarnée, inscrite dans le corps.

Cela dit, je ne suis pas une puriste non plus: si les Essais peuvent rester vivants même à travers un certain nombre d’adaptations qui les rendent plus accessibles, il faut prendre le risque.

Montaigne peut-il encore nous dire quelque chose sur le monde d’aujourd’hui? Deux ou trois choses ont eu lieu entre le XVIe et le XXIe siècle…

Il reste contemporain à plusieurs égards. Le grand critique Terence Cave disait que le cas des Essais est historiquement ambivalent, puisque c’est une œuvre marquée par son époque mais qui en même temps parle énormément au lecteur. Montaigne s’adresse à nous d’une voix encore fraîche: pour nommer la période de la Renaissance au sens large, les Anglo-Saxons utilisent la formule early modern, et c’est vrai que Montaigne est à la fois early et modern. Il faut dire aussi qu’il a lui-même programmé la fécondité des Essais dans la postérité en défendant une certaine conception de ce qu’est le sens d’une œuvre, qui déborde l’intentionnalité auctoriale, et de ce qu’est l’acte de lecture.

Il y a un parallèle qu’on peut établir entre l’époque de Montaigne et la nôtre: par l’imprimerie pour l’une, par Internet pour l’autre, toutes deux font face à un afflux considérable d’informations qu’il faut gérer, organiser, par rapport auxquelles il faut se situer, et décider comment les utiliser. Evidemment, nous ne sommes plus confrontés aux mêmes médiums d’information aujourd’hui, mais ce qui peut nous rapprocher des hommes du XVIe siècle, c’est cette confrontation à des masses énormes d’informations, cette démultiplication des médias et des moyens de s’informer. A cet égard, je pense que Montaigne peut être opératoire, justement en invitant à exercer sa pensée de manière critique, à s’intéresser toujours aux conditions de production et de validation des énoncés et des discours. Il ne propose toutefois pas un mode d’emploi, plutôt une démarche de pensée, une manière d’approcher les croyances et les choses auxquelles elles réfèrent en entretenant toujours la possibilité qu’elles soient autrement.

Je ne pense pas qu’il faut faire de Montaigne, comme on l’a souvent fait, un précurseur de la tolérance, une espèce de modèle moral et éthique. Mais en revanche, il y a chez lui une mise à distance de tous les dogmatismes, une invitation à ne pas adhérer de manière trop rapide et irréfléchie aux énoncés qui, je pense, peut être tout à fait utile aujourd’hui.

C’est là la marque de son scepticisme…

Montaigne n’adhère jamais à une tradition philosophique; il explore tous les terrains sans adhérer à aucun, il ne revendique aucun patrimoine, seulement un certain usage de la raison et du discours. S’il est sceptique, c’est dans la mesure précisément où il soumet aussi au doute le «dogme» du scepticisme pyrrhonien (notez l’ironie), où il pyrrhonise le pyrrhonisme, lui demeurant fidèle par sa trahison, le renforçant en l’affaiblissant – il n’en cite d’ailleurs jamais les promoteurs, comme Sextus Empiricus. Il n’encense donc pas une doctrine mais fait sienne une technique, une stratégie énonciative qui prône la suspension du jugement et la mise en confrontation des représentations du monde ou des opinions. Il ne fait pas un usage apologétique du scepticisme pour asséner, par exemple, des vérités sur la religion chrétienne: il en fait un usage exploratoire – ce qu’on appelle la zététique pyrrhonienne (du grec zèteo, «chercher»). C’est un moyen de comparer et de mener l’enquête sur les avis contradictoires, de les soupeser: exagium, d’où vient le mot essai, c’est littéralement la pesée des opinions. On les évalue avec une rigueur critique, sans assentiment cognitif.

L’autre grand enseignement que l’on peut tirer de Montaigne aujourd’hui, c’est celui qui est issu de son discours sur l’individu…

Les Essais sont, encore une fois, une écriture du moi. On dit souvent que Montaigne traite de tous les sujets, mais le fil conducteur, c’est cette instance de la première personne, qui ponctue son discours. Certains, comme Pascal au XVIIe siècle, vont parler du «sot projet de se peindre» de Montaigne, et vont voir cette manière de mettre en avant le «je» comme vanité, concupiscence ou narcissisme. Trop parler de soi, c’est d’ailleurs une critique que l’on fait souvent aux habitudes de notre propre époque…

Mais il me semble que Montaigne accorde un autre statut à la première personne, que l’on pourrait appeler une forme d’humilité relativiste: pour lui, toute connaissance, finalement, renvoie au sujet qui l’assume, et non pas à l’objet du monde qu’elle veut saisir. Il y a là comme un paradoxe qui dirait: «Plus j’affirme les choses en mon nom propre, plus j’installe une distance critique avec la validité de mes propres énoncés.» Ce faisant, je relativise leur valeur: cette pensée, ce sentiment sont relatifs à moi, en tant qu’individu, à un moment donné de mon existence. Donc, rapporter la représentation du monde au sujet qui l’énonce, c’est justement se purger de tout dogmatisme, c’est marquer les limites de son propre discours. Le tort du dogmatique, c’est bien de s’oublier comme sujet du discours, de prétendre décrire objectivement les états du monde et non pas ceux de sa pensée et la manière dont les phénomènes la traversent et l’affectent. Là, je trouve que Montaigne a vraiment quelque chose à nous apprendre sur ce que veut dire «je».

Antoine Compagnon, «Un Eté avec Montaigne», Editions des Equateurs/France Inter, 2013. Sarah Bakewell, «Comment vivre? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponses», Albin Michel, 2013. «Dictionnaire de Michel de Montaigne», dir. Philippe Desan, Honoré Champion, 2007.

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