Essai

Montaigne en vingt leçons

Sarah Bakewell bouscule les commentateurs conventionnels en présentant un portrait iconoclaste de l’auteur des Essais. Provocateur, unpeu léger mais, finalement, attachant

Genre: Essai
Qui ? Sarah Bakewell
Titre: Comment vivre? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse
Traduit de l’anglaispar Pierre-Emmanuel Dauzat
Chez qui ? Albin Michel, 488 p.

Tout de même, faire de Montaigne le trisaïeul des blogueurs, c’est un peu rapide. Et prétendre que ce qui oppose, dans leur rapport aux aléas de l’existence, les stoïciens aux épicuriens est comparable à ce qui différencie un boxeur d’un maître de kung-fu a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Enfin – ultime exemple parmi des dizaines d’autres –, voir dans les adeptes actuels du slow food de lointains avatars de l’auteur des Essais n’arrangera pas forcément le tableau.

Il y a certainement là la marque d’un goût très british pour les métaphores outrées, et c’est peut-être pour cette raison que le livre que Sarah Bakewell consacre au grand homme a fait un tabac chez les Anglo-Saxons. Mais soyons fair-play: cette rhétorique en tambours et trompettes n’est pas dénuée d’utilité didactique, et le programme qu’elle cache sous son clinquant – replacer Montaigne dans le débat public – mérite de conserver le livre en main.

Le Montaigne de Bakewell est fondamentalement hybride. C’est une biographie, mais bien d’autres choses encore: c’est aussi une explication des textes (les Essais surtout, le Journal de Voyage dans une moindre mesure) et de leur réception; c’est encore un cours accéléré sur l’histoire de la France durant la seconde moitié du XVIe siècle. C’est enfin – et c’est là que le livre se fait moins convaincant – une double tentative: la première vise à offrir au lecteur un Montaigne aussi vivant et émotionnellement complet qu’un personnage de roman. L’intention est ici de créer un effet de captation du lecteur, mais l’opération, fatalement, synthétise une chimère au lieu de ressusciter un philosophe. Pour amener au portrait de Montaigne les touches qui ne nous ont pas été transmises par l’histoire – et encore, cette transmission-là est forcément une affaire de filtres –, Sarah Bakewell en est ainsi réduite à des hypothèses qui, au surplus, ne paraissent pas fondamentales au propos: veut-on vraiment qu’on nous dise que l’épouse du penseur, née Françoise de La Chassaigne, s’ennuyait peut-être en sa compagnie?

La seconde tentative, elle, voudrait faire de Montaigne un maître à penser capable de nous montrer le chemin hors de nos siècles de fer – mais on ne nous ôtera pas de l’esprit, Horkheimer l’avait déjà dit, que le scepticisme montaignien est une disposition de l’esprit qui s’enracinera plus facilement dans l’assurance et la légèreté aristocratiques que dans le dénuement matériel ou moral.

Pour le reste, et c’est presque l’essentiel, le travail de Bakewell emportera l’adhésion: les bases et les conséquences du système philosophique – fût-il mouvant – de Montaigne sont posées avec clarté… même si quelques-uns de ses éléments auraient gagné à être sondés plus profondément: c’est le cas du thème central de la «médiocrité» montaignienne, que Sarah Bakewell lie à son acception contemporaine péjorative, alors qu’un détour par l’histoire de ce motif culturel (auream mediocritatem, voyez Horace) eût permis de lui rendre son sens plus laudatif et moins anachronique de «modération». Montaigne n’est pas un médiocre, c’est un homme qui cherche à vivre en accord avec l’existence: «Des opinions de la philosophie, j’embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c’est-à-dire les plus humaines et nostres: mes discours sont, conformément à mes meurs, bas et humbles» (Essais, III, 13).

Au-delà de ce genre de détails, le parti pris tout à la fois biographique et romanesque permet une évocation convaincante des lieux, des faits et des figures: le compagnonnage avec La Boétie ou Marie de Gournay, les années de magistrature à Bordeaux, l’accélération des successions royales de François Ier à Henri IV et, bien entendu, le cortège d’horreurs des guerres de religion.

Sarah Bakewell est dotée d’un sens narratif évident et, même en contournant la chimère des émotions, on s’attache bien fort à ce Montaigne, qu’il soit sereinement enfermé, à la lisière du Périgord et du Bordelais, dans la tour de clerc de son château, ou au contraire aux prises avec les affaires de son monde.

,

Sarah Bakewell

«Comment vivre?»

«Tout le monde ne saurait avoir le bénéfice de la folie, mais chacun peut se rendre la vie plus facile en diminuant légèrement le rayon de la raison. Avec le chagrin, en particulier, Montaigne apprit qu’il ne pouvait s’y arracher simplement en en parlant inlassablement. Il essaya divers trucs stoïciens, et il n’eut pas peur de focaliser son attention sur la mort de La Boétie suffisamment longtemps pour en faire le récit. Mais, le plus clair du temps, il jugea plus utile de penser carrément à autre chose»
Publicité