La tentaculaire cité de Los Angeles est quadrillée, coupée en zones par d’immenses murs. Une façade de métal domine même le fameux panneau Hollywood, délimitant deux régions. Les habitants ne peuvent pas passer d’un quartier à l’autre sans se soumettre à des check points. Les habitants se trouvent sous l’autorité de soldats qui semblent répondre à une intelligence qui n’est pas humaine.

La ville, le pays peut-être, sont-ils sous la coupe d’extraterrestre? On le devine. L’histoire va être racontée au sein de la famille Bowman. Will (Josh Holloway, le sale gosse de Lost) et Katie (Sarah Wayne Callies, la fugueuse de Prison Break) souffrent de l’absence d’un fils, prisonnier dans une autre zone de la cité. Will manœuvre pour pouvoir traverser une frontière intérieure, et choisit de collaborer avec l’occupant. Katie va entrer dans la résistance. Un couple, deux trajectoires opposées, et deux secrets.

Ainsi commence Colony, série américaine lancée l’année passée dans son pays, que TF1 dévoile ce soir après moult délais et reports. Le feuilleton ne commence pas en trombe, il vaut la peine de découvrir cette mise en place, sans que l’on sache exactement dans quelle direction va le récit.

Une Amérique occupée? Le propos a son originalité. L’autorité est affirmée par des militaires surarmés. Est-ce vraiment une colonisation extraterrestre, ou une accointance entre le pouvoir fédéral et une puissance vraiment étrangère? Le doute subsiste, il nourrit l’intérêt de la série.

Colony, dont la deuxième saison est en cours de diffusion aux Etats-Unis, est due à Carlton Cuse, qui travailla sur Lost et qui a créé Bates Motel. Il est épaulé par Ryan Condal, un nouveau venu. Cette histoire de science-fiction a quelques résonances avec d’autres créations récentes. Le thème de l’occupation hante certains auteurs, Colony illustre cette obsession.

Invasion et division

Dans une interview au «Hollywood Reporter» au moment du lancement de la série, Carlton Cuse indiquait qu’en fait, les extraterrestres ne constituent pas le cœur du propos: «Nous voulions parler d’invasion extraterrestre mais, disons, sans montrer d’extraterrestre, ni d’invasion [rires].» Il parle d’un «thriller d’espionnage». A ce titre, dans le cadre du couple, Colony pourrait faire penser à The American, la série sur un tandem d’espions dans les années 1980. Dans les deux cas, il y a ambivalence. Mais le binôme de The American est – plus ou moins – soudé face au monde, alors que celui de dans Colony va être rongé par la division intérieure du couple.

Relents des pires années de dictature du XXe siècle et de guerre mondiale, dont il est tant question en ce moment? La conception de Colony remonte à quelques années. Mais Carlton Cuse évoque la France occupée: «Avec Ryan, nous avons beaucoup parlé de Paris pendant l’occupation nazie… Pensons à ces images de gens qui boivent leurs cafés sur des terrasses, avec des soldats nazis patrouillant dans les rues. Et à cette population divisée…».

Dans Colony, le ressort de l’opposition mari collaborateur – femme résistante est puissant, «fort intéressant sur le plan dramatique», confirme le scénariste. Celui-ci ne se hasarde pas à évoquer un propos portant sur l’ensemble des Etats-Unis ces temps. C’est bien le trouble qu’entretient Colony. S’en tenant à l’opposition de la rébellion et de la complicité avec le pouvoir, Colony s’inscrit dans une tendance fort présente ces temps dans les séries. Quelques exemples.


Un Village français

Là, c’est l’Occupation avec un grand O, historique. Cette aventure télévisuelle rare dans le paysage français aborde l’un des moments les plus sensibles de l’histoire de la nation. Dans une petite ville imaginaire, mais bien réaliste, du Jura, les auteurs Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé ont su traiter la relation de la collaboration, de la résistance ou d’une forme de neutralité, avec une délicatesse rare, et constante. Les derniers épisodes de la septième et ultime saison seront bientôt montrés par France 3.

Wayward Pines

Dans cette série de science-fiction de deux saisons, l’occupation prend une forme plus pernicieuse, et fantasque. Les habitants d’une petite ville, dans laquelle est transporté le protagoniste principal, sont enfermés, au sens littéral: un mur coupe tout accès à l’extérieur. Dès lors, la mécanique d’autorité, donc d’une forme d’occupation, se met en place, accrue dans la deuxième saison, qui voit deux générations s’affronter, les anciens ayant connu la liberté, et les nouveaux, cantonnés au territoire imposé.

The Man in the High Castle

La Californie occupée par les Japonais. Inspirée par un roman de Philip K. Dick de 1962, cette série créée par Frank Spotnitz, visible pour l’instant sur Amazon, traite le sujet sur le flanc de l’uchronie, de l’histoire potentielle – dans ce cas, et si l’Allemagne et ses alliés de l’Axe avaient gagné la Seconde Guerre mondiale? L’imagination multidimensionnelle de Philip K. Dick ajoute une couche: et soi, dans ce monde-là, quelqu’un prétendait au contraire que le Reich et le Japon ont perdu? L’adaptation est brillante.

Occupied

Le projet le plus puriste de tous. Il s’agit, ni plus ni moins, d’évoquer une Norvège occupée – rappel, là aussi, de la Seconde Guerre mondiale. L’auteur de polars Jo Nesbø a soufflé l’idée de cette fiction, qui repose sur un point fort de géopolitique: imaginons que la Norvège décide de renoncer à l’exploitation du pétrole, et que les Russes envahissent le pays pour sécuriser leur approvisionnement. Ce pitch a affolé les sériephiles – et des proches de Vladimir Poutine, qui ont protesté –, mais le propos du feuilleton réside bien davantage dans la suite des événements, c’est-à-dire les liens entre collabos et résistants. Un thème décidément obsédant.